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AVANT-DERNIER EPISODE

3

A la fin de la nuit c’était toujours aussi chaud et humide. La pluie avait cessé mais ça faisait aucune différence, je dégoulinais pareil. J’étais épuisé à ne rien faire. Par ce climat, juste mettre un pas devant l’autre ou simplement respirer, ça vous pompe toute votre énergie. En plus moi je manquais de repos et j’avais rien bouffé depuis la veille. J’étais en planque à côté d’une boutique où on pouvait acheter des bijoux en plastoque, des DVD piratés et des portes-bonheur, j’attendais que le vieux se décide enfin à fermer. J’avais choisi celle-là sans raison particulière, à part que le quartier avait l’air pas trop fréquenté ni trop surveillé par les flics. J’avais aucune idée de l’endroit où je me trouvais. Je m’étais simplement trainé toute la nuit d’un quartier à l’autre à la recherche de l’inspiration et j’étais arrivé là. Il me semble que le fameux marché flottant était pas loin, ça me faisait une belle jambe. Je me suis un peu réveillé quand le vieux a éteint toutes ses lumières. Le ciel commençait à devenir gris. Je me suis dégourdi les membres, j’étais enkilosé, les mauvaises courbatures des nuits blanches. Quand il est enfin sorti pour baisser son rideau de fer je me suis mis en route et les premiers rayons de soleil ont fait étinceler les sommets des buildings du quartier d’affaire, on se serait cru dans un film. Il s’est passé deux ou trois secondes le temps que j’arrive à sa hauteur, deux ou trois secondes pendant lesquelles j’ai gambergé alors que je voulais rester concentré mais c’était plus fort que moi. Flic, taulard, privé à la manque et maintenant braqueur, j’avais tout fait. Toutes les conneries possibles, j’avais donné dedans comme le pire des débutants ! Et braqueur pourquoi  ? Pour poursuivre une enquête qui n’intéressait plus que moi, une enquête qui aurait du prendre fin à l’instant même où Owzarek avait calanché. Une enquête pour rien, une enquête pour personne.
Quand j’ai montré mon arme au grand-père il s’est figé. Je faisais une tête de plus que lui. Je lui ai dit d’entrer. J’ai parlé en Français mais il a pigé, en tout cas il est entré. Je l’ai regardé dans les yeux, j’ai pris mon air le plus méchant. Nous étions dans le noir mais la lumière de dehors pénétrait assez pour qu’on y voit un peu. Du bout du canon j’ai désigné la caisse. Quand il l’a ouverte le tintement a brisé le silence du magasin et a rompu le charme, jusqu’alors on aurait pu écouter le soleil se lever. Il a voulu me dire quelque chose mais je l’ai fait taire en brandissant mon flingue comme un tueur. A cet instant toute l’affaire a cessé de m’intéresser. J’ai eu envie de foutre le camp, de laisser tomber, ou alors de m’en coller une maintenant, c’était le moment où jamais. Le vieux a du sentir que quelque chose se passait. Il ne bougeait plus. Il me fixait avec intensité, une liasse de billet à la main. Il m’a parlé doucement, je pigeais pas un mot. J’avais envie d’en finir. J’étais pas à ma place ici, j’étais à ma place nulle part. D’un coup la porte de l’arrière-boutique s’est ouverte. Un jeune a surgi avec un fusil et m’a ramené au monde réel. Il devait avoir quatorze ans à tout casser. C’était à mon tour de paniquer, qu’est-ce que je pouvais faire, j’allais pas descendre tout le monde pour une poignée de billets ? Dans la rue j’ai entendu des klaxons et des bruits de moteurs. On les a entendus tous les trois, ça nous a distrait. J’ai reculé en les tenant tous les deux en joue, j’ai reculé lentement, un pas après l’autre, comme dans un western. Une fois sur le pas de la porte j’ai tourné les talons et j’ai foutu le camp en courant, j’ai couru cinquante mètres et dans cette chaleur humide c’était comme si je m’étais tapé un marathon entier. J’étais gluant de sueur, j’avais des fourmis partout, ça m’a remis les idées en place. J’y suis retourné. Ca faisait pas cinq minutes que j’étais parti. Ils n’avaient pas encore fermé le rideau et les flics n’étaient pas venus. Le jeune avait posé le fusil, ils buvaient un truc. Il y avait un peu plus de lumière dans la boutique, dans la rue aussi. C’était l’aube, c’était le pire moment pour faire ce que je voulais faire.
J’ai surgi comme un dément. Je voulais choper le fusil avant le mome, au besoin lui foutre un coup de crosse dans la gueule pour le calmer, mais ça c’est pas du tout passé comme ça. C’est lui qui a eu le fusil en premier et j’ai lu dans ses yeux qu’il hésiterait pas, alors j’ai tiré. Boum-boum, comme on m’avait appris, en plein torse, et ça a pas fait un pli. Je les ai tué tous les deux. Il y a eu un instant d’immobilité totale. J’ai cru que les anges allaient venir m’enlever, ou alors que j’allais tomber raide moi aussi, foudroyé par une crise cardiaque. Finalement rien ne s’est passé. J’étais assailli par la sensation d’être en train de de rêver, englué dans un cauchemar, cette sensation allait et venait comme une pulsation démente et qui m’empêchait de penser. Tous les deux avaient basculé derrière le comptoir, de la rue on pouvait pas les voir. Ils baignaient dans leur sang. J’ai pris le fric et c’est là que j’ai vu que le vieux était un robot. Il s’était reourné en tombant et j’ai vu les fils sortir de la plaie qui lui ouvrait le dos. J’ai aussi vu un bout de circuit imprimé qui flottait dans le sang. J’ai pas réagi, j’ai juste enregistré ça pour plus tard. J’ai pris le fric et je me suis tiré.
J’ai trouvé un hôtel, j’ai payé deux nuits d’avance. La chambre était toute petite et très basse de plafond, on se serait cru dans la partie supérieure d’un camping-car. Je me suis allongé, j’ai allumé la télé et c’est là que j’ai enfin pris conscience de ce que j’avais fait et de ce que j’avais vu. J’ai regardé mon flingue. Je l’ai fourré sous le lit. Je suis descendu à la réception acheter au type un litre de whisky. C’est ce qu’il me fallait. Ca faisait deux semaines que j’avais pas dormi dans un lit et j’en profitais pas beaucoup. J’essayais de noyer à coup d’alcool mes pensées morbides, ça marchait pas aussi bien que j’aurais voulu.
Au bout d’un moment je me suis endormi. Ce que je ne savais pas c’est que ces quelques heures de sommeil seraient les dernières et que tout cet alcool bu serait le dernier. Au moment où je tape ces lignes, ça fait trois semaines que je n’ai ni dormi, ni mangé, ni bu. Je n’en ai plus éprouvé le besoin et quand je me suis forcé ça c’est mal passé. J’ai eu des attaques de panique à essayer de rester allongé les yeux fermés. J’ai vomi tout ce que j’ai tenté d’ingurgiter, solide ou liquide, et j’ai craché un peu de sang en prime. Comme je ne suis pas totalement stupide j’ai vite cessé d’essayer. J’étais terrifié. Je comprenais pas ce qui m’arrivait encore. Est-ce que je devenais dingue ? Est-ce que j’avais chopé une espèce de maladie ? J’ai passé 48 heures à flipper dans ma minuscule chambre d’hôtel et puis j’ai fini par me ressaisir et reprendre l’enquête, de toute façon il me restait que ça à faire.

4

J’ai conclu ce passage à vide par une partie de roulette Russe, je devais bien ça à Bourdon. J’ai pas perdu. J’ai passé une heure ou deux à regarder le flingue en me demandant si je devais rejouer et puis j’ai eu des nausées. J’ai foncé hors de ma chambre, les chiottes étaient dans le couloir. Par chance ils étaient inoccupés. Je me suis vidé. Ca m’a laissé le souffle coupé, sans aucune force, obligé de m’asseoir dans la cabine étroite et surchargée de ma puanteur. J’ai attendu de récupérer un peu. Quand ma faiblesse s’est atténuée je me suis relevé et suis sorti sans me préoccuper de ce que je laissais derrière moi. Ils se démerderaient. J’ai pris une douche, regagné ma chambre et me suis allongé sur le lit le temps que mes forces reviennent complêtement. J’ai avisé mes habits dégueulasses, j’avais passé quinze jours à les porter sans jamais me laver et la pluie qui m’avait dégringolé dessus la nuit de mon arrivée avait achevé de les ruiner. Il a fallu que je les mette une dernière fois pour sortir en acheter des neufs.
C’est plus tard dans la journée que je me suis rendu compte que je pouvais plus me nourrir sans vomir tripes et boyaux. J’ai mis ça sur le compte du dépaysement, de l’horreur dans laquelle je pataugeais, de tout ce qu’on veut. Je me suis jeté dans l’enquête. Au bout de trois jours sans manger, boire ni dormir, et alors que je me sentais pas spécialement plus faible, j’ai paniqué légèrement. Je me suis demandé si j’allais pas crever, à ce rythme. De toute façon je pouvais rien y faire. Dans mes moments d’optimisme, je me disais que ça servait à rien de me mettre martel en tête, que je mangerais quand j’aurais faim et que je dormirais quand j’aurais sommeil. J’ai décidé de faire confiance à mon organisme, de considérer qu’il savait ce qu’il faisait, de ne pas m’inquiéter tant que je souffrirais pas. Et puis, c’était pas comme si mon but était de vivre le plus longtemps possible.
Après trois jours d’enquête j’avais appris que les camions transportaient les corps jusqu’à une usine où ils étaient transformés en nourriture industrielle. Bouffe pour chat, pour chien, blancs de poulets, steaks hachés congelés, pizzas, etc., et toute cette bouffe finissait conditionnée dans des EVP que des porte-conteneurs d’un tonnage bien moindre que celui du Pharaon Noir se chargeait de distribuer un peu partout dans le monde.
Je connaissais désormais tout le cycle. On remplaçait les humains par des robots. Les cadavres devenaient de la nourriture donnée à manger aux humains restants, qui seraient sans doute un jour ou l’autre transformés en robots à leur tour. Jusqu’à quand ? Qu’il y ait plus que des robots ? Au profit de qui, au juste ? Et alors, tous ces cadavres, toute cette viande, quoi ? Qui la mangerait ? Tout ça rimait à rien. C’était juste un cauchemar, le délire d’un cerveau malade et même pas cohérent. Je trouvais aucun mobile et ça m’intéressait de moins en moins. Je pensais surtout à Myriam, je recommençais à lui parler dans ma tête, à écouter ses réponses et à dialoguer avec elle. Ca se passait pas trop mal.
J’avais découvert un complot destiné à mettre fin à l’espèce humaine et je m’en foutais, de toute façon je comptais mourir prochainement. J’avais découvert un crime impossible et pourtant il se passait sous mes yeux. J’avais tout observé, tout noté, j’avais toutes les preuves. Pouvais-je y mettre fin ? Pouvais-je y faire quelque chose ? Non. Je pouvais rien faire. Je pouvais rien faire du tout.

la suite (et fin) jeudi prochain

VINGT-TROISIEME EPISODE

SEPTIEME PARTIE

(Suite du blog de Claude Zecke)

1

Il y a les trucs dont je suis fier et les trucs dont je suis pas fier.
Mon pire souvenir c’est quand j’ai tout perdu, quand je suis allé en prison. Toutes mes affaires étaient chez ma mère et puis ma mère est morte entretemps. J’ai été averti trop tard. Mon frère a tout récupéré, tout a été vendu ou jeté, et aussi ma collection d’articles. J’avais collé dans un classeur les articles qui parlaient de moi, après la mort de Bourdon, les photos et les comptes-rendus d’audience. La presse en avait pas mal parlé. J’avais une douzaine d’articles assez long et quelques entrefilets. Mon frère a foutu tout ça en l’air, je l’ai su plus tard, quand je suis sorti, et que je n’avais plus rien.
Il y a les filles que j’ai violées, aussi. Il n’y en a pas eu beaucoup. Il y en a eu seulement trois et puis ensuite j’ai changé, je n’ai plus violé que dans ma tête.
Pascal se demandait ce qu’il y a dans le vide qui peut nous faire peur et maintenant je connais la réponse. C’est nous-même. La confrontation sans distraction, sans échappatoire, avec nous-même. C’est sans doute ça le fameux jugement dernier. Ce moment très bref où on passe de la vie à la mort, où on quitte l’univers, ou le monde s’en va sans nous et pendant un instant il ne reste que nous. Qu’il y a-t-il d’autre à faire, à ce moment-là, que s’observer ? Et à mon avis la complaisance ne doit pas être la réaction la plus commune. On doit être sans doute notre juge le plus sévère. Je n’ai pas hâte d’expérimenter ce moment, et pourtant je suis impatient de mourir. Je n’ai pas hâte de ce jugement dernier. Je suis pressé d’arriver dans l’oubli.

2

Le Pharaon Noir a franchi le Canal de Suez, traversé la Mer Rouge, l’Océan Indien, contourné le Sri Lanka, poursuivi dans la Baie du Bengale, la Mer des Andaman, emprunté entre Sumatra et la presqu’île de Malaisie le Détroit de Malaca et de Singapour, continué en Mer de Chine, terminé dans le port de Hong Kong Island. Quinze jours s’étaient écoulés.
J’ai attendu que l’activité à bord du navire se calme. Je tournais en rond, la fébrilité ambiante me prenait, je n’avais qu’une envie, sortir, je ne sortais pas. Dans ma cabine toujours aussi noire et toujours aussi chaude je ne sentais plus le mouvement de l’océan ni la vibration des moteurs, j’étais un chat coincé dans sa boite alors que la voiture est enfin arrivée. Je m’approchais de la porte et posais les mains sur la poignée. Attendais. Guettais. Repartais à tourner à rond et puis au bout de quelques heures, débarquer un million de cadavres enfermés dans dix mille conteneurs ça prenait du temps, sur le pont ça c’est calmé, je suis sorti. Le port était noir de monde et personne n’a fait gaffe à moi. Les EVP faisaient de l’ombre comme des immeubles plantés en plein milieu des quais, il y avait des grues, des élévateurs, des engins de transport, des hangars qui auraient pu accueillir une coupe du monde de foot. La foule grouillante des dockers torses nus, des contremaîtres en costard, des autre types qui trainaient là, m’a flanqué le vertige. J’ai tout vu d’un coup, l’acuité m’a serré la gorge, j’ai lutté contre la panique. La lumière m’a écrasé les yeux, j’ai eu des vertiges à cause du vacarme, une attaque d’angoisse, je me suis adossé à une pile d’EVP qui faisait douze fois ma hauteur, j’ai été mieux pendant un instant et je me suis rappelé ce que contenaient ces foutues boites.
J’ai flippé comme ça pendant une petite heure, errant comme un fantôme parmi des centaines de Chinois qui n’en avaient rien à foutre de moi, la tête farcie de bruits métalliques, chaînes, godets, mâchoires, roues, crémaillères, l’enfer, et puis il s’est mis à pleuvoir. Quelques gouttes d’abord, qui ont fait un bruit d’oeuf qui s’écrase par terre, puis un orage de tous les diables, épais et chaud, fumant comme une brume, je ne voyais plus le ciel, je ne voyais plus le sommet des grattes-ciel, je ne voyais plus rien à cinq mètres. Le bruit de l’orage couvrait tout, même les grues ne faisaient pas le poids. Tout le monde continuait de bosser, le travail avait à peine ralenti. En quelques secondes je me suis trouvé trempé jusqu’aux os de cette eau tiède et grasse, chargée de toute la pollution du pays, j’avais l’impression d’avoir coulé au fond d’un marécage, mes yeux me brûlaient.
Sans raison précise j’ai eu une crise de larme. Je sanglotais debout contre un hangar, je hoquetais, la pluie balayait mes pleurs et ma morve plus sûrement qu’une douche et emportait tout le bruit que je pouvais faire. Un chagrin venu de nulle part m’a terrassé, avalé comme une coulée de boue. Je luttais contre le désir de m’allonger par terre et me rouler en boule, je voulais que tout cesse, que le cauchemar s’arrête, je voulais disparaître et curieusement je n’ai pas pensé à utiliser mon flingue. La crise a passé au bout de dix minutes, j’étais lessivé. La pluie aussi s’est calmée, on y voyait un peu mieux, on entendait autre chose que son crépitement enragé. Il fallait que je boive un coup. Je n’avais pas un sou, pas un seul objet de valeur, j’étais mal parti. J’avais fui le plus loin possible, j’étais arrivé au bout mais je ne voulais pas en finir tout de suite. Je voulais comprendre. Donner un sens à cette dérive grotesque. Et il y avait aussi ma femme qui entrait dans le tableau. Je voulais lui parler, tenter une dernière fois de sauver notre couple, aussi faibles que fûssent mes chances.
Je me suis éloigné du port franc tandis que la pluie faiblissait. Mes vêtements étaient gorgés d’eau, avaient doublé de poids, ça me ruinait le moral. J’examinais le problème dans tous les sens et la seule solution c’était braquer une boutique. J’ai marché dans les avenues sans faire attention aux buildings, comme touriste je ne vaux rien, j’aurais aussi bien pu être encore à Alexandrie ou même à Belleville, ça ne faisait aucune différence pour moi, tout ce qui changeait c’était ce climat subtropical de merde et la foule qui parlait Chinois, autant dire que tout était pareil. J’ai jamais été intéressé par le décor. Quand j’avais treize ans mes parents m’avaient payé une colo en Corse, je me souviens de rien. J’étais défoncé du matin au soir, c’était l’époque de la colle à rustine, et quand j’étais pas en train de planer je planquais ma migraine derrière des lunettes noires qui masquaient tous les détails. Je parlais à personne, il paraît que j’étais un adolescent difficile. Les seules images que j’ai de la Corse proviennent d’Astérix.
Sans raison j’ai repensé à Virginie Labeille, à comment je l’avais violée. J’étais tout jeune flic à l’époque. Muté à Beauvais. Je connaissais personne. J’habitais un studio près de la gare, la seule fenêtre donnait sur un petit parc, les vieux y faisaient caguer leurs clebs et les jeunes y achetaient leur shit, je me souviens plus du nom de ce parc. A l’époque je me défonçais plus et je buvais plus. Quand j’avais passé tous les concours je m’étais juré de devenir clean si j’en décrochais un. De temps en temps je montais à Paris et j’allais aux putes. J’avais aucun ami. Je sais plus pourquoi j’arrivais pas à m’intégrer aux collègues, je me souviens plus, on avait rien à se dire, je me sentais pas plus flic qu’autre chose. C’est après que j’ai violé cette fille que je suis devenu plus proche d’eux.
La première fois que je l’ai vue c’est en allant bosser. Elle attendait le bus juste en bas de chez moi. Elle était blonde, les yeux noirs, un jogging rose et des baskets blanches, c’était difficile de la rater. A l’époque j’avais pas de voiture, je faisais le trajet à pieds. J’aimais bien l’ambiance du petit matin, les rues mouillées, les volets fermés, les poubelles pas encore ramassées. Je l’ai revue quelques jours plus tard. Je rentrais du commissariat et elle descendait de son bus. Elle avait un jean noir qui lui moulait les cuisses et le cul et un tee-shirt vert pomme avec une paire de cerises rouge vif imprimée sur les nichons. Elle m’a fait bander et je l’ai suivie. J’avais pas eu de femme depuis des mois et des mois, celle-ci me plaisait bien. Je l’ai filée jusqu’à chez elle, je l’ai regardée entrer dans l’immeuble et se diriger vers les boites aux lettres. Je me suis branlé sans perdre une miette de son cul qui roulait jusqu’à l’ascenseur, une main dans la poche, à travers mon slip, les portes s’étaient pas refermées que j’avais déjà joui. C’était un vendredi. J’ai pas bougé du week-end, pas été au putes, j’ai cogité. J’avais envie de picoler mais j’ai tenu bon. Lundi a fini par arriver. Ca m’a paru très long. J’avais regardé la télé pendant quarante-huit heures, pratiquement sans dormir. Peut-être qu’à l’époque j’étais timbré. Je sais pas ce qui aurait pu me rendre timbré. Il était rien arrivé de spécial dans ma vie.
Lundi matin je l’ai recroisée. Cette fois-ci elle était en minijupe bleu ciel, bottines fourrées, collants noirs, cuisses maigres. J’ai cherché son regard, je lui ai souri, elle avait du gloss sur les lèvres et m’a rendu mon sourire mais ses yeux ont passé à travers moi comme si elle avait l’habitude de sourire à des connards sans leur accorder une miette de son âme. Je crois que c’est ça qui m’a décidé. Le soir je me suis démerdé pour quitter le travail un peu plus tôt que d’habitude et j’ai été l’attendre à son arrêt de bus. On est entré ensemble dans l’immeuble, elle m’a pas reconnu. On est entré ensemble dans l’ascenseur et là elle m’a remis. Elle a flippé quand je lui ai touché le cul. Je lui ai roulé une pelle, son haleine m’a fait du bien, je me suis senti vivant et en pleine forme. Elle s’est débattue, on s’est un peu castagné. Quand la porte de l’ascenseur s’est ouverte j’ai foutu le camp par l’escalier. J’avais éjaculé dans mon pantalon. Elle m’a gueulé dessus, traité de tous les noms, menacé d’appeler les flics. Sa voix tremblait. Elle avait eu très peur.
Je l’ai évitée pendant une semaine mais j’avais beau faire tout ce que je pouvais j’arrivais pas à me la sortir de la tête. Son haleine. Le goût de son rouge à lèvre. Huit jours après, un mardi matin, je l’ai attendue devant chez elle. A son étage y avait que quatre appartements, deux occcupés par des familles, un par un type seul et le dernier par une femme seule, c’était pas sorcier de se poster devant la bonne porte. Quand elle a ouvert elle a poussé un cri étouffé mais je lui ai pas laissé le temps de réagir, je lui ai collé deux grandes paires de baffes et mon arme de service devant la gueule. Cinq minutes plus tard on était dans son salon et je la baisais, un des meilleurs coups de ma vie. Elle était à genoux devant son canapé comme pour la prière sauf que je lui maintenais la tête enfoncée dans les coussins. On tournait le dos à la télé, sa chatte était parfaite, j’avais perdu la tête mais pas au point d’y cracher mon sperme. Avant de partir je lui ai rappelé que je savais où elle habitait, qu’il valait mieux qu’elle fasse pas la conne. Je lui ai aussi montré ma carte de flic sans lui laisser voir mon nom, qu’elle comprenne bien qu’elle devait parler de ça à personne. En trois mois je suis revenu la voir cinq fois. Elle s’est jamais laissée faire. Je mettais des capotes pour pouvoir jouir en elle. Un jour elle a déménagé et je l’ai jamais revue. Je me suis remis à picoler. Je suis devenu copain avec mes collègues. J’ai jamais eu de problème à cause de cette histoire.

VINGT-DEUXIEME EPISODE

7

Ombric nettoyait le van. Il fumait une cigarette. Un vent frais et chargé de sel venait de la mer. Chloé le rejoignit. Elle fumait un pétard.
–– Gulcan veut te voir.
–– OK.
–– Il est dans la grande chambre.
Il hocha la tête et laissa tomber l’éponge par terre. Il traversa le parc envahi de moucherons jusqu’à la villa. Il traversa le salon. Melissa se préparait une ligne de coke. La télé était allumée. A l’étage il y avait trois chambres. Dans la plus grande se trouvaient Gulcan et Louise et des projecteurs qui les éclairaient vivement. Gulcan était allongé sur le lit. Il se leva quand Ombric entra. Louise se déshabillait. Elle continua. Planqué quelque part un grillon stridulait.
–– Le matos est en bas. Commencez. C’est juste essai, on s’en branle. OK ?
Ombric a souri tristement. Louise était menue. Elle avait la peau mate, de petits seins, une chatte lisse, des hanches étroites, des articulations fines, une figure enfantine, des piercings et des tatouages un peu partout, surtout une rose sur le ventre dont les racines s’étendaient jusqu’à la chatte. Elle sentait l’herbe et la transpiration. Ombric s’est dessapé. Malgré les douches prises les jours précédents il puait encore la crasse. Louise eut un air dégoûté.
–– Tu veux que je te suces ou on y va direct ?
–– Comme tu veux. Il faudra que je te parle de quelque chose, après. Je sais pas à qui en parler.
–– Viens me lécher un peu, d’accord ? Je mouille pas assez, là.
Ombric s’approcha du lit. Louise était allongée sur le dos, jambes écartées. Elle fouillait dans un tiroir.
–– Ah ouais, pour le tournage, si on doit se rouler des pelles et tout, tu penseras à te laver les dents, d’accord ?
–– Hm-hm.
Au bout d’un moment il s’excita tout seul et tout en léchant frotta sa bite contre le bord du lit, comme un caniche.
–– Pas faire ça pendant le tournage, hein ?
Gulcan donna un petit coup de pied dans les fesses d’Ombric, qui sursauta et le regarda avec effarement.
–– Bon, c’est bon, baisez maintenant. Je veux entendre Louise comment elle jouit.
Ombric enfila le préservatif que lui tendait Louise et ils s’accouplèrent dans diverses positions. Gulcan leur tournait autour en filmant avec une petite DV. Il donnait des instructions. Louise exprimait un plaisir discret et convaincant. Ombric faisait beaucoup d’effort. Il était gras, sa bite épaisse. Il avait l’air d’avoir soixante ans. Il ne jouissait pas. Un moustique se posait de temps en temps sur son cul.
–– C’est bon. Ejaculation maintenant, faciale.
Il se retire, dégoulinant de sueur, elle se place à genoux, souriante, langue tirée. Gulcan, debout sur le lit, filme en plongée.
–– Le piercing, essaie de viser.
Il se branle. Son regard se voile. Il pousse un cri de frayeur. Il a un haut-le-coeur et vomit, se détourne, une partie éclabousse Louise. Louise bondit en arrière, son sourire devient une grimace. Gulcan saute à bas du lit et crie connard de merde et pose la caméra sur une commode et saute sur Ombric. Ombric lui envoie un pain de toutes ses forces. La fille se précipite hors de la chambre en criant en Espagnol. Ombric détruit le visage de Gulcan à coups de poings et de tête. Un filet de merde lui coule entre les jambes.
Gulcan ne bouge plus, son visage est de la bouillie. Ombric s’habille sans s’essuyer les mains. Il met du sang partout.

8

Habillé, sans mouvement, les yeux ouverts, Ombric était allongé sur le lit d’un motel en bordure de l’A13. Sur la table de nuit se trouvaient un petit tas de billets froissés. Deux mouches volaient au plafond.
Il se leva, se doucha, personne ne le prit en stop. Vers midi il trouva un hamburger à moitié mangé qu’il termina après l’avoir frotté pour en ôter les fourmis. Il entra dans Caen au milieu de l’après-midi.
Il demeura un moment dans la rue des putes à les examiner toutes. Il suivit des yeux une fille qui montait avec un client, parut réfléchir, les scruta encore. Personne ne lui adressa la parôle. Des types à sale gueule le surveillaient. Enfin il proposa à une fille de passer la nuit avec lui. Elle téléphona puis accepta de rester jusqu’à 22 heures pour 300 Euros. Il était 17 heures. Des guèpes tapaient contre une poubelle qui sentait la viande. Ombric fut d’accord et lui donna les billets froissés. La prostituée était Noire avec un gros cul et de gros seins, des yeux fatigués. Dans la chambre elle se déshabilla tandis qu’Ombric se douchait parce qu’elle l’avait exigé. Il sortit de la cabine de toilette, s’allongea sur le lit. Elle s’agenouilla près de lui. Elle chercha à bavarder mais il coupa court. Elle le branla pour le faire durcir. Ses ongles étaient longs et rouge vif. Quand l’érection fut suffisante elle déroula sur sa bite un préservatif à l’odeur et au goût de fraise. Elle commença de le sucer. L’érection mollit. Il pleura. La pute releva la tête et soupira. Elle s’étendit à côté de lui. Il sanglota et renifla. Elle le prit contre elle sans tendresse, le regard vide. Il pleura plus fort. Il la serra. Son visage reposait contre les seins de la fille. Il parla mais ne sortit de sa bouche qu’une bouillie inarticulée et hachée de sanglots.
–– Je comprends rien, dit la fille d’un ton indifférent.
Du bout des doigts elle tripotait le sexe flaccide et encore emballé. L’odeur de fraise se répandait dans la pièce.
–– Calme-toi, chéri, tu vas arriver à rien si tu te mets dans états pareils. Tu veux me raconter tes malheurs ?
Il demeura ainsi plusieurs minutes puis se ressaisit. Il s’assit sur le bord du lit, tournant le dos à la fille. Il arracha le préservatif et le balança devant ses yeux avant de le jeter.
–– Je vais aller chercher de quoi boire un coup. Tu m’attends ?
–– Bien sûr mon chéri. Jusqu’à 22 heures.
–– Tu as une préférence ?
–– Je veux bien du rhum.
Il revint un quart d’heure plus tard. Il se passèrent la bouteille, ils burent au goulot, retentèrent le coup. Ca commença bien. Il la prit en missionnaire. Il avait le visage fermé, crispé, rouge. Elle le regardait d’un air inquiet.
–– Je vais pas jouir, dit-il.
–– Continue, c’est bon, elle est bien grosse comme j’aime, continue.
–– Laisse tomber.
Il se retira.
–– Tu es gentille mais laisse tomber.
Il saisit la bouteille, but une longue rasade, la passa à la fille qui prit une gorgée plus petite.
–– Tu veux que je te suces ? Tu veux te branler sur moi ?
Tous les deux regardaient la queue dressée.
–– Hm...
Il ôta le préservatif et s’agenouilla sur elle. Elle se toucha les seins tandis qu’il se masturbait. Elle mimait le désir, ça n’était pas très crédible. Au bout de cinq minutes il s’interrompit.
–– Je vais pas y arriver, laisse tomber.
Il s’allongea. Elle s’assit. Elle prit son portable dans son sac à main, 18 heures 35. Elle fuma une Camel.
–– Bon, il vaut mieux que j’y aille, je crois. T’inquiète, avec ce que tu m’as payé, tu auras droit à un coup gratuit la prochaine fois. Ca te va comme ça ? Quand tu iras mieux ?
Dans un coin du plafond une araignée dormait.

9

La pute était morte. Ombric, les mains plongées dans ce qui restait de son ventre, voyait que c’était un robot.
–– Mais je le savais, putain ! Je le savais. Pourquoi ? A quoi ça me sert bordel de Dieu ?
Il se lava les mains, quitta la chambre, joua serré pour foutre le camp du quartier sans se faire remarquer.
A un moment il fut sur la plage, quelque part entre Cabourg et Ouistreham, autour de lui les vacanciers luttaient contre les moustiques et rangeaient leurs affaires et la lumière diminuait. Plus tard il n’y eut plus de vacancier ni de lumière et l’humidité glaciale remplaça la tiédeur. Il marcha vers la mer jusqu’à ce que les vagues meurent sur ses chaussures. Il avait la tête d’un type qui s’apprête à prendre un fusil pour tirer sur les passants – ou sur lui-même. On peut imaginer que c’est à cause de ces visions qu’il a depuis quelques temps, d’animaux et d’êtres humains qui sont des robots. Peut-être se demande-t-il si ces visions sont réelles ou hallucinatoires.
Dans une demi-heure il sera le premier mai. Il marche en bord de mer. De temps en temps il gémit.
Au bout d’un moment il se tient non loin de deux hommes et les observe. Son visage est moins tendu. Le premier homme, le plus costaud, crâne rasé, blue-jean, bottes, gros pull et perfecto, tire sur le pétard et le passe à l’autre, cheveux mi-longs, veste en daim ouverte sur une chemise à carreaux, pantalon cotelé, Reeboks.
Sans prévenir deux ombres prirent consistance, comme deux coulées de nuit plus épaisses que le reste, et forèrent un trou mortel dans la nuque des deux hommes. Ombric se figea. De nouveau ce fut la nuit, la nuit normale, comme si de rien n’était sauf que les deux types étaient bel et bien mort. Des minutes passèrent. Il fit plusieurs faux départ pour aller voir les cadavres et puis les formes revinrent, portant une femme nue. Elles la déposèrent près des corps et la violèrent. Les ombres s’enfonçaient dans sa chatte et en sortaient. La fille inconsciente ne se rendait compte de rien. Ca dura un quart d’heure, la nuit redevint normale. Encore un quart d’heure et il s’approcha des trois corps. Il prit leur pouls à tous les trois. La fille vivait. Il fit les poches des cadavres et piqua tout. Les portefeuilles, le shit, les montres, les téléphones. Il se barra.
A l’aube on le vit dans un train à destination de Caen. Il tria son butin, garda ce qui avait de la valeur, jeta le reste aux chiottes. A deux sièges de lui un scarabée se baladait dans le porte-bagage. En fin de journée il fut à Rennes. Il passa quelques jours dans la rue à boire énormément. Le SAMU social lui trouva une place en foyer. Sa consommation d’alcool et ses périodes d’abattement prirent de l’ampleur. Le foyer ferma le temps d’enrayer une invasion de blattes. Il retourna dans la rue. Il se suicida. Il atterrit en hôpital psychiatrique.
Pendant quelque temps il essaya de parler aux autres patients, aux infirmiers. Il voulait expliquer que Sarkozy et le Pape allaient en chier, qu’ils iraient en enfer, plutôt que non, que l’enfer viendrait à eux, qu’ils n’allaient rien comprendre, que ça allait leur tomber sur la gueule et ne pas les lâcher ; tout le monde s’en foutait. Alors il se tut.
Cinq semaines après cet événement les psychiatres estimèrent qu’il n’était plus alcoolique et l’autorisèrent à quitter l’hôpital. Il avait attrapé des morpions.

SIXIEME PARTIE

1

Robert Scorpio roula sur le côté. Il s’essuya avec le drap puis tendit la main vers la table de chevet et attrapa ses Camel. Lucie se leva, s’habilla, prit une cigarette dans le paquet de Scorpio qui la regardait faire un bras replié sous la nuque. Elle resta un moment debout. Elle jeta son mégot dans le lavabo puis rangea le billet de cent Euros dans son sac.
–– Salut.
Il lui répondit d’un signe de la main et d’un hochement de tête.
Il termina de fumer tranquillement, se doucha, s’habilla. Quelque temps plus tôt il sortait de prison. En cherchant à reprendre contact avec Amy il apprit qu’elle avait hérité et était partie en voyage. Comme il l’expliqua à son complice Cockroach, tout ce qu’il voulait au départ c’était casser la tête de cette pute pour lui apprendre à l’avoir laissé tomber tandis qu’il moisissait en taule, mais le coup de l’héritage lui avait donné une meilleure idée et il se voyait bien faire un tour en Europe et jouer le joli coeur. Pour trouver le fric nécessaire au voyage il devait travailler. Cockroach lui proposa de faire des épiceries. Cétait facile, il manquait juste un troisième homme. Ils ne tardèrent pas à récupérer Mario Larva. Il ferait le guet, Scorpio surveillerait les commerçants, Cockroach raflerait la mise. Il n’y avait pas besoin d’arme. Scorpio utiliserait un gros cutter à moquette, les deux hommes trouvaient que c’était beaucoup plus impressionnant qu’un flingue. Il faudrait aussi une sacoche et un véhicule. Larva s’occuperait de ça.
La boutique se trouvait dans un quartier tranquille, Blanc, plus personne dans les rues après vingt heures, elle fermait deux heures plus tard. Le plan était simple : se garer en face, fumer des joints et boire du whisky, attendre la fermeture, attaquer si elle était déserte ou revenir le lendemain s’il y avait des clients.
Ils quittèrent la voiture. Ils marchaient vite. Larva resta à la porte. Les deux autres entrèrent et allèrent à la caisse. Il n’y avait que la vieille, elle leur tournait le dos. Elle nettoyait la vitrine des alcools forts. Scorpio l’interpela, elle fit volte-face en souriant et se prit une baffe bien sèche. Elle tomba par terre en gémissant. Elle avait 73 ans.
–– On veut le fric, connasse !
Derrière la caisse un escalier menait à l’appartement. Son mari arriva par là. Il avait 80 ans. Il regarda son épouse agenouillée auprès d’un homme qui la menaçait d’un cutter tout près de sa gorge et reçut un coup de pied à l’aine qui le projeta à terre. Il tomba près de sa femme, se fit dérouiller. Il ne se releva pas. Il gémit et cria. Cockroach força le tiroir-caisse et embarqua son contenu.
–– Je vais voir là-haut.
–– OK
Scorpio faisait entrer et sortir la lame. Le clic-clic-clic des crans couvrait les gémissements des deux vieux. Son regard était très mobile. Son visage exprimait de l’agitation. Cockroach redescendit.
–– C’est bon, on s’arrache.
–– Et toi la vieille si tu appelles les flics, tu es morte. On revient et tu es morte, c’est compris ?
Une fois le butin partagé la part qui revient à Scorpio est insuffisante à couvrir ses besoins. Il faut braquer cinq autres épiceries pour arriver au compte. On fait ça dans des états différents pour éviter d’attirer l’attention. Quand Scorpio déclare qu’il a assez de fric et va se tirer en Europe les deux autres décident de continuer sans lui.
–– C’est facile. C’est tranquille, sans risque. Même à deux on y arrivera.
Cinq mois plus tard le vieux qu’ils avaient roué de coups lors de leur premier braquage décéde des suites de son aggression. Ca fait la une de plusieurs journaux locaux.

2

–– Mais je suis de la famille, bon Dieu. Je suis son mari !
–– Vous n’êtes pas de la famille, je suis désolé.
La fille à l’accueil s’exprima dans un anglais presque correct. Il renonça. Il retourna à sa chambre d’hôtel, il fuma plusieurs cigarettes en ayant l’air de réfléchir. Il revint à la clinique le lendemain à vingt heures. Il ne conduisait pas la même voiture de location que la veille. Il se présenta à l’accueil avec deux bouteilles de whisky bas de gamme. L’homme qu’il rencontra parlait moins bien anglais que sa collègue du matin mais ils parvinrent à se comprendre et à tomber d’accord. Il présenta à Scorpio L’Aviateur et fit son possible pour servir d’interprête malgré ses faibles compétences et son ébriété.

3

Scorpio observe Océane. Il la suit depuis plusieurs heures. C’est Mitte qui lui a parlé de la fille. La petite amie du docteur Mante. Ou plutôt la pute qu’il avait embauchée à plein temps pour qu’elle fasse semblant d’être amoureuse de lui. Quand il la rejoint au comptoir et pose la main sur son épaule elle pivote vers lui. Ses jambes sont croisées très haut. Son regard est sans expression. Elle boit un martini-gin.
–– Je n’aime pas qu’on me touche.
–– Je ne parle pas français.
–– Je n’aime pas qu’on me touche, répète-t-elle en anglais.
Il lui montre brièvement son arme puis ôte la main de son épaule.
–– Et alors ? Je connais tout le monde, ici.
–– Moi je connais personne. J’ai qu’à tirer et partir. Tu veux qu’on essaye ?
–– Je sais pas.
–– Suis-moi.
Ils marchent jusqu’à une voiture de location, encore une autre.
–– Monte côté conducteur.
Il lui donne les clés, la tient en joue.
–– Roule, on quitte la ville, prend vers l’autoroute.
–– Tu sais si c’est pour me baiser c’est pas la peine de faire tant d’histoires.
–– Roule. C’est pas toi qui m’intéresse c’est ton mec.
–– Lequel ?
Et puis ils roulent en silence pendant quelques kilomètres.
–– Arrête-toi. Quitte la route. Va vers les arbres.
La voiture est garée de sorte qu’on ne la voie ni de la nationale ni de l’entrée d’autoroute.
–– Donne-moi ton téléphone.
–– Tu me veux quoi ? On se connait ?
–– Donne.
Il fait défiler le répertoire jusqu’à Mante. Ensuite il explore les différentes fonctions que propose le menu. Il met en route l’enregistrement vidéo.
–– Regarde-moi. Bouge pas. Si tu bouges je te colle un pruneau.
–– T’énerve pas. Tout ira bien. Je suis pour rien dans cette histoire. OK ?
–– Regarde l’objectif.
Elle regarde. De la main gauche il tient l’appareil. De la droite il la frappe au visage avec le canon de son pistolet et lui fracture le nez. Le sang se met à pisser. La fille crie et pleure. Il laisse tomber le téléphone et profite de l’effet de surprise pour lui saisir la gorge et lui cogner la tête contre la vitre assez fort pour fendre le verre Securit.
–– Calme-toi salope, calme-toi.
–– OK, OK.
Elle a parlé doucement. Elle pleure. Elle saigne un peu du front, beaucoup du nez. Elle cherche des mouchoirs dans son sac à main. Elle éponge le sang pendant qu’il envoie un MMS au docteur Mante.

VINGT-ET-UNIEME EPISODE

5

Ils dormaient dans l’ancienne chambre d’Ombric, au dernier étage du squat, parmi les bouteilles vides et les bougies consumées. Certaines brûlaient encore et leur odeur s’ajoutait au reste, sueur, alcool, viande sale. Des flaques plus fraîches avaient remplacé la vieille tâche de vomi, sèche depuis le temps. La pluie avait gorgé le carton et inondé son contenu, tout avait moisi ; les cassettes étaient foutues. Un papillon de nuit voletait autour d’une des flammes. L’ombre des ailes passait sur les murs comme des vagues. Il approcha trop, grésilla, mourrut.
Il y eut un ronflement. Ombric se réveilla. Il regarda autour de lui. La lumière vacillante et jaune donnait un aspect rassurant aux choses. Il attrapa une Jenlain et la retourna pour en boire le fond éventé. Un mégot détrempé se colla à ses lèvres. Il le cracha, reposa la bouteille, s’essuya la bouche. Il s’aida d’un mur pour se relever. Un frisson l’ébranla. Il s’ébroua, palit, s’immobilisa, se pencha, ne vomit pas, reprit des couleurs, se redressa. Il fit venir de la salive à son palais, l’avala. Il se gratta avec vigueur à travers ses vêtements. Il empoigna sa caméra. Il visa l’oreille encroûtée de sang de Lepoult, recula pour cadrer le visage, ne filma pas. L’appareil contenait une cassette neuve.
Il sortit du sac de Momo un rouleau de ruban adhésif noir et une lampe-torche. Il la fixa à la caméra. Il quitta la chambre. Il explora, éclaira, filma. De vieilles gouttes de sang pareilles à des tâches de rouille sur le ciment, une Bat-moto pilotée par un Batman sans tête ni main, une robe de mariée moisie, des éclats de CD, des merde de rats, une merde humaine, une récente flaque de pisse, des bouteilles vides opaques de poussière alignées sur une commode sans tiroir, une toile d’araignée figée dans sa poussière et l’araignée sèche comme une crotte de souris. L’éclairage frontal de la lampe-torche applatissait et aliénait les choses.
Il descendit. A travers la porte d’entrée entrebaillée la lumière de l’aube pénétrait dans une partie du couloir et éclairait le cadenas posé au sol. Des traces de patte de chat dessinaient une piste dans la poussière. Il filma les traces jusqu’à un rat mort, il filma le rat mort. Quelque chose avait emporté sa tête. Deux fils électriques émergeaient de la plaie, un rouge et un vert. Du ventre ouvert du rat, parmi les organes, quelque chose comme un circuit imprimé, de la taille d’un ongle.

6

Une mouche parcourut son arcade sourcillière gauche en donnant des coups de trompes sur la peau en sueur.
–– Je ne suis pas pété, dit-il.
Les autres étaient partis.
Les frissons qui agitaient son corps et l’opacité de son regard lui faisaient paraître l’air malade ou dingue ou bourré. Allongé, la caméra posée par terre à côté de lui, il frissonnait et pleurait. Il venait de visionner une dizaine de fois les images du rat. Il avait quitté le squat, vomi sur un rond-point, poursuivi avec son couteau dans une rue déserte un chien qui lui avait échappé. Il était revenu au squat. Le rat n’était plus là, les autres étaient partis. Il visionna les images du rat encore et encore.
Ses yeux étaient rougis ; son haleine fétide.
–– Je ne suis pas pété, je ne suis pas pété, répéta-t-il.
Il laissa la caméra, prit une barre de fer. En trois heures il tua vingt-sept rats. Leurs cadavres remplirent un sac Lidl. Il entra dans une chambre du premier étage et vida le sac par terre. Il leur ouvrit le ventre avec son couteau. Ils contenaient du sang, des organes, de la merde. Un d’entr’eux était un robot, ses yeux de minuscules caméras, son squelette du métal noir. Avec un gravat il l’écrabouilla en criant.
A midi les policier alertés par un riverain le découvrirent pleurant parmi la viande et le reste, une main crispée sur le gravat et l’autre sur son couteau, l’un et l’autre couverts de sang. Ils l’interpelèrent sans réponse. Ils le frappèrent pour le désarmer et puis au ventre, à l’entrejambe, au visage avec leurs poings et leurs bottes. L’un d’eux lui demanda s’il n’en avait pas marre de les déranger pour rien. Ils l’injurièrent. Il l’embarquèrent et dans le désordre l’un d’eux cassa la caméra.
Il alla huit mois en prison. Il parla des animaux-robot à ses codétenus. Certains avaient vu la même chose. Des animaux-robots. Des chiens, des pigeons, des chats. Des guèpes mécaniques au dard enduit de poison et pilotées à distance pour tuer les Arabes et les Noirs. José le Gitan disait qu’il y avait des insectes de partout, qu’il y en avait de plus en plus, qu’il fallait les surveiller, qu’il fallait les compter.
Il sort de prison le 28 avril 2010. Gulcan l’accueille à bord d’une vieille Mercedes marron achetée d’occasion en Autriche où s’éparpillent sur la plage arrière des numéros abimés du magazine Union et une demi-douzaine de guèpes mortes. Les magazines ont appartenu à Marek. Des pages sont cornées, d’autres manquantes, quelques couvertures ont disparu. Gulcan, pensif, a fumé un petit cigare à la vanille. Peut-être a-t-il songé à son ami, abattu en Espagne par un homme à triple menton et F.A.I.R. Jubilee 702, peut-être a-t-il songé à autre chose, ou à rien du tout.
Ce jour-là la température avait dépassé trente-cinq degrés. La chaleur adhérait à la peau comme une pellicule de plastique. Les deux pornographes avaient dressé au milieu du désert de Bardenas un campement de cinq voitures et caravanes. Ils en habitaient une, les actrices deux autres et le reste servait de décor au film. Les cigales stridulaient du matin au soir. Gulcan et un type rencontré la veille dans un bar baisaient avec une jeune fille maigre, bronzée et souriante, aux tétons incroyablement longs. Marek filmait avec une caméra vidéo. Les trois autres actrices, hors champ, buvaient de la bière et fumaient des joints. Tout le monde était nu ou en slip et transpirait avec abondance malgré les ventilateurs disposés de partout. On vit et entendit arriver de loin la 504 Peugeot blanc cassé. Elle roulait vite, son déplacement produisait un important nuage de poussière rouge, très western. Marek interrompit le tournage. Il renvoya les actrices dans leur caravane. Avec Gulcan ils se rendirent à la leur et s’armèrent de revolvers Llama modèles 27. L’acteur resta un moment sans rien faire puis enfila un caleçon et les rejoignit. Il bandait toujours, ce qui était ridicule. Un gros homme rouge sortit de la Peugeot fusil à la main. Gulcan le tint en joue et commença de dire quelque chose. L’homme tira, Marek sauta en arrière comme si une voiture l’avait percuté, Gulcan mit trois balles dans la gorge de l’homme. Sa fille se précipita à son chevet. Elle le prit dans ses bras. Le sang de son père recouvrit son corps nu. C’était un spectacle obscène que tout le monde observa avec fascination. On entendit un bruit de moteur : l’acteur venait de s’enfuir. L’homme gargouilla et mourrut. L’actrice attaqua Gulcan avec une pierre et Gulcan lui tira une balle dans la cuisse, une torpeur bouillante immobilisa tout le monde. On se regarda sans bouger, le visage figé dans une expression de colère impuissante. Et puis on se dirigea lentement vers le plateau. Il fallut rassembler les affaires, tout ranger dans les caravanes, accrocher les voitures, partir. Il fallut passer des coups de téléphone, prévenir des gens, surveiller la fille, attendre les gens, les payer. Autour des cadavres les mouches se multiplièrent.
Gulcan revint en France et chercha un nouvel associé. La libération d’Ombric tomba bien. L’offre l’intéressa : il affirma en riant beaucoup son envie de se saouler la gueule pour fêter la bonne nouvelle. Gulcan était d’accord mais alcool, came et jeune actrice se trouvaient à Deauville sur le lieu du tournage, avant quoi il fallait se rendre à Strasbourg embarquer les deux stars et du matériel. Cela nécessiterait deux ou trois jours. Si Ombric n’y tenait plus on pourrait s’arrêter aux putes. Pour Gulcan la situation était moins drôle : depuis une semaine et pour encore cinq jours une infection de la bite l’empêchait de baiser et pisser lui donnait des sueurs froides. Une fois à Deauville il appartiendrait donc à Ombric d’essayer la nouvelle, une Espagnole en fugue qui avait tapiné un peu et voulait se faire du blé avant de continuer vers le nord. Une vantarde d’après Gulcan, mais on verrait bien. Au cours de cette conversation une joie bête illumina plusieurs fois le visage du taulard fraîchement libéré.
Strasbourg-Deauville on le fit par les petites routes et dans un vieux van Citroën gris en tole ondulée. Les deux actrices s’appelaient Chloé et Mélissa et prétendaient avoir dix-neuf et vingt ans. En réalité elles se prénommmaient Delphine et Suzanne et en avaient dix-sept toutes les deux. Elles voyagèrent à l’avant avec Gulcan ; Ombric resta derrière et surveilla les cantines métalliques fermées de cadenas qui contenaient le matériel. Il eut droit pour échapper à la monotonie du voyage à un sachet d’héroïne et tout ce qu’il fallait avec.
L’équipage quitte Strasbourg le trente avril à dix heures. Il pleut. A l’arrière un moustique harcèle Ombric.
Pendant 31 km la D1004. Marlenheim, Marmoutier, Phalsbourg et on bifurque sur la N4, on la suit sur 36 km. Il pleut plus fort. Hertzing, Saint-Georges. Pendant 64 km la N333. Nancy à portée de vue. Le vent chasse les nuages et dégage le ciel. Pendant 112 km l’A31 gratuite et le vent qui souffle de plus en plus fort. Sur la file de droite les baches des camions claquent avec un bruit de rafale et les camions avancent avec une telle régularité qu’on les croirait tous immobiles sur un tapis roulant. Gulcan emmerde tout le monde à rester sur la file de gauche. Vitry-le-François, N44, la pluie à nouveau, N4, éclaircie et quelques rayons jaunes contre le pare-brise gris, Blacy, Connantre, Beauvais. A la radio une information qui annonce qu’un enfant est mort après avoir été piqué par un frelon.
A quinze heures trente on s’arrête pour manger à Beton-Bazoches. Chloé suce Ombric dans le van, il jouit très vite. Mélissa lui montre sa chatte, il rebande, elle le suce et il jouit un peu moins vite, sur ses seins. Gulcan mate et plaisante sur son érection qui lui fait mal.
N104, soleil, A4, Champigny sur Seine, Nogent sur Marne, périphérique, Paris au loin, soleil pale à travers nuages gras. Pendant 69 km l’A15. D6014, Mussegros, Grainville. Fleury sur Andelle, soleil couchant, ciel beau comme une sérigraphie, Franqueville Saint-Pierre, Bonsecours. Vingt-et-une heures, Rouen.
Dîner à Flunch. Devant le restaurant, des scarabées morts et des fourmis qui dévorent leur cadavre. Dans le van Ombric baise Melissa en levrette. Il jouit dans le préservatif au bout de cinq minutes. Quand il rebande, nouveau préservatif et Melissa le chevauche. Elle exprime un plaisir convaincant, probablement simulé, tandis que Gulcan fait semblant de filmer le coït en cadrant avec ses doigts.
On fume un pétard d’héroïne. Gulcan sniffe de la coke pour compenser. A vingt-deux heures trente on repart.
Ombric dormait à l’arrière, de même les deux filles à l’avant, Gulcan conduisait en écoutant du hip-hop, changeait souvent de cassette.
Pendant 9 km Voie Rapide Sud, pendant 4 km N138, pluie, phares braqués sur les panneaux indiquant le nom des patelins, La Chouque, Saint-Ouen de Thouberville, Boscuet, pendant une quarantaine de kilomètres D657, D27 en alternance, Pont-Audemer, Saint-Maclou (Gulzan, à tue-tête : « Saint-Maclou, Saint-Maclou, ééévidemment ! », fou-rire ; réveil et sale gueule de Mélissa), Beuzeville et D17, D579, fin de la pluie, D74, Saint-Catien des bois.

VINGTIEME EPISODE

2

A dix-sept ans Ombric écrivit sans jamais recevoir de réponse une centaine de lettres d’amour à une fille de sa classe. Un jour elle lui donna rendez-vous, il vint, elle lui annonça qu’elle voulait qu’il cesse de la harceler. Il adressa à ses amis une correspondance confuse où il parlait de désarroi et de la marche du monde et distribua les disques et les livres qui comptaient pour lui comme s’il allait mourir bientôt. Il fugua. Une nuit il rencontra sur le pont Saint-Pierre à Toulouse quatre Noirs qui lui demandèrent s’il connaissait des endroits où faire la fête, lui prirent son portefeuille, le rouèrent de coups et le balancèrent dans la Garonne. Dans l’eau glacée il ne mourut pas. Il nagea jusqu’à la berge aidé par le courant et resta là pendant trois heures à grelotter inconscient. Des insectes lui grimpèrent dessus, entrèrent dans sa bouche comme s’il était mort. Des employés de la voirie l’aperçurent. Il appelèrent le SAMU, qui le conduisit aux urgences. L’hôpital prévint la gendarmerie. Ses parents furent avertis. Cinq heures après son réveil il brisa un verre en le jetant au sol et entreprit avec le plus gros tesson de se déchirer les artères radiales et cubitales en tailladant la chair du bras de bas en haut comme un sagouin. Une infirmière l’interrompit. Il l’aspergea de sang et lui coupa le nez et la joue. On le transféra en psychiatrie. L’infirmière passa un test de dépistage du VIH qui fut négatif et subit de la chirurgie plastique. Il resta quatre mois chez les dingues. Il eut des relations sexuelles avec un dépressif de quarante ans qui le fournissait en shit et avec une schizophrène de seize qui se faisait appeler Alfred Hitchcock. Ses parents luttèrent pour hâter sa sortie. Il refusa de retourner à l’école et ils n’eurent pas la force ou le désir de s’opposer à cette décision. Il traina en ville jour et nuit. Il rencontra Victor Hornisse, qui pratiquait l’automutilation et écoutait Lucrate Milk et Dead Kennedys. Ensemble ils tournèrent à l’absinthe, au kick-boxing et à la profanation de sépultures. Ils volèrent un camion et allèrent à Bruxelles pour la fête de la bière. Hornisse se fit arrêter après avoir tiré sur un serveur avec un pistolet à grenailles à bout portant et en plein visage. Ombric resta en Belgique quelques mois. Il rencontra des skinheads. Avec eux il agressa des Arabes et des Juifs et incendia une mosquée. La police les arrêta. Il fut remis à la justice française et alla en prison. Il rencontra Gulcan le kurde et Marek le tchèque, incarcérés pour tentative de viol. Gulcan et Marek tournaient des films pornos. Il lui proposèrent de travailler avec eux. Ils furent libérés avant lui. A sa sortie il les retrouva. Il joua dans quelques films et aida à réaliser quelques autres. Cela parut lui plaire. Gulcan et Marek repartirent en prison pour détournement de mineur. Ombric fuit en Espagne. Il squatta. Il devint alcoolique. Il vola une caméra. Il tourna des films pornos amateurs et puis des tas d’autres choses qu’il conserva toutes ces années dans un grand sac sans jamais les montrer à personne.

3

Pour accéder au restaurant social Saint Vincent il fallait quitter la civilisation et marcher parmi des merdes couvertes de mouches, des bouteilles et quelquefois des seringues sur un chemin de terre et de poussière qui se faufilait le long d’une palissade couverte de tags interdisant au public un chantier sans ouvrier. Il aboutissait à un terrain vague hérissé d’herbes jaunes et de caillasses au milieu de quoi se tenait un grand rectangle de ciment aux murs noirs de pollution. Des zonards âgés de vingt à soixante ans buvant de la 8.6 ou de la Pelforth discutaient avec aggressivité et partageaient cigarettes et pétards tandis que leurs chiens sans race fixe cavalaient en gueulant après des bouteilles de plastique qu’ils écrasaient entre leurs crocs et se disputaient en bavant. Il y avait des pigeons, des guèpes, parfois du soleil qui perçait entre les nuages, de la chaleur, des odeurs recuites de pinard, de bouffe industrielle et de poubelle.
Il était dix-neuf heures. La graisse et la sueur saturaient l’air, ça puait le rance. Le brouhaha engloutissait toutes les conversations. Ombric, Bousiais et Lepoult, un grand gras au regard furieux, mangeaient à une table près de la porte et buvaient à tour de rôle au goulot d’une bouteille de Freeway Cola contenant surtout du whisky. Leurs yeux s’injectaient de sang. Sur leurs plateaux se trouvaient une assiette remplie de purée solide et d’un steack haché très cuit, des couverts en aluminium, un triangle de Vache qui rit dans son emballage, un petit pain, un verre encore retourné. Deux moucherons noyés flottaient à la surface d’un broc en plastique plein d’eau posé au centre de la table et que personne n’avait touché. Des Arabes de plus de quarante ans et des clochards de tous ages occupaient le reste de la salle. Il y avait peu de jeunes, aucune femme, le restaurant social des femmes, c’était dans une autre partie de la ville. Le personnel visible se composait de quatre surveillants habillés en blanc comme dans les hôpitaux psychiatriques, deux stationnés près du chariot de débarrassage des plateaux et deux autres près du self, et de deux employées en blouse bleu ciel qui remplissaient les plateaux en ayant l’air de s’ennuyer beaucoup. Une dizaine de nouveaux arrivants faisait encore la queue ; le service terminait ; on râlait parce qu’il n’y avait plus de viande. A part le réfectoire, le bâtiment comportait des cuisines qui s’étendaient derrière le self et des sanitaires auxquels on accédait par une porte près du chariot de débarrassage. Il y avait des blattes mais elles ne s’aventuraient pas hors de l’obscurité. Il y avait aussi un bureau qu’une assistante sociale occupait un soir par semaine. Elle aidait à remplir des dossiers, à demander des aides financières, on ne venait jamais la voir.
Lepoult regarda pour la dixième fois un quinquagénaire gris et maigre assis seul à sa table et qui mangeait sa purée d’un air crispé, la tête penchée vers elle et un bras entourant l’assiette.
–– Ca a aucun goût, dit Ombric.
–– Comme d’hab, répondit Bousiais.
–– C’est pire ce soir. Essaie de bouffer cette saloperie les yeux fermés, pour voir.
–– Bon appétit, sale connard, dit Lepoult au quinquagénaire qui ne réagit pas.
Lepoult se leva, alla jusqu’à lui. Ombric se leva aussi et déplaça sa carcasse trop lourde.
–– Hey, connard, j’ai dit « bon appétit » ! dit Lepoult.
–– Allez, Damien, viens, dit Ombric, on s’en fout de ce con, reviens t’asseoir. Tiens, bois un coup plutôt.
Les surveillants regardaient. Quelques dîneurs aussi. Lepoult se rassit et s’enfila une bonne rasade de whisky-Freeway.  Des minutes passèrent. Au self plus personne ne fit la queue ; les employées commencèrent de ranger la nourriture. Un Chinois grand et voûté sortit des cuisines, embarqua le chariot plein de plateaux, revint avec un vide. Il avait l’air triste. Les mangeurs partaient petit à petit. Au chariot il fallait attendre son tour. Lepoult retourna à la table du quinquagénaire. L’homme chipotait sa purée avec nervosité.
–– C’est bon, enculé ?
L’autre se figea. Son visage malade rougit un peu. Lepoult le saisit par les cheveux et écrasa sa tête dans l’assiette. Le quinquagénaire se débattit et se dégagea. Lepoult rit en voyant le visage couvert de purée et de jus de viande.
–– Retourne à ta place, dit un surveillant.
–– Connard c’est bon ?! répéta Lepoult.
–– Va te faire mettre, dit l’homme avec calme. Des morceaux de purée se détachèrent de son visage.
Lepoult plissa les yeux et serra les mâchoires. A deux mains en pleine poitrine il poussa l’homme avec violence. La force du coup propulsa le quinquagénaire aux yeux écarquillés, la chaise bascula, il s’accrocha à son plateau qui valsa en même temps que tout le reste. L’assiette se brisa en quatre morceaux. Il ouvrit la bouche tout grand. Lepoult découvrit ses dents, le regard mauvais. Il y eut de la nourriture et de l’eau partout. Les quatre surveillants convergèrent. Lepoult brandit un couteau. Un surveillant parut dans son dos et plongea, lui saisit les chevilles, le fit tomber. Un autre surveillant le désarma et un troisième s’agenouilla sur ses reins et lui tordit le bras en arrière. Lepoult gueula. Ils le relevèrent toujours maintenu et le trainèrent dehors. Le quatrième surveillant ordonnait aux autres de rester assis. Lepoult donna des coups de pieds, heurta des chaises, gueula, postillonna. On le regardait. Il réclama son couteau, insulta encore. L’homme au visage plein de purée se rendit aux sanitaires. Il tremblait. Ombric et Bousiais terminèrent leur repas et finirent l’assiette de Lepoult. Le visage d’Ombric, rouge et congestionné, luisait de sueur. Celui de Bousiais était plus détendu.
Quand ils sortirent il trouvèrent Lepoult en train de fourrager à quatre pattes dans le noir et la merde. Il éclairait la terre au briquet. La lueur révélait par intermittence le sang mal essuyé qui barbouillait son visage. Le lobe déchiré de son oreille gauche pissait à grosses gouttes couleur cerise écrasée et coulait comme du pétrole dans son cou.
–– Il m’a arraché ma boucle, putain, ce fils de pute. Enculé de forain, putain, je la retrouve pas, si je le retrouve je vais lui péter la tête à cet enculé.
Il ne parlait à personne en particulier, au sol dégueulasse.
Des silhouettes passaient, quelques visages éclairés un instant par la braise d’une cigarette, parfois quelqu’un marchait dans le vomi et gueulait. Des chiens tiraient sur des laisses et d’autres cavalaient de partout.
Lepoult se releva quand Ombric et Bousiais parurent.
–– Bordel mais tu fous quoi ? demanda Ombric.
–– Je me suis embrouillé avec un connard de forain.
–– Forain ? demanda Bousiais.
–– T’as une clope ? demanda Lepoult
–– Putain tu pue la chiasse, dit Ombric.
Ils marchèrent et fumèrent. Ils burent ce qui restait de whisky-Freeway puis lancèrent la bouteille par-dessus une palissade où était marqué « Nik la police » en lettre qui avaient dégouliné. Ils rejoignirent la rue. Lepoult était maculé de sang et de merde, un peu. L’oreille cessa de pisser ; ça coula en gouttes espacées. Il frottait le lobe avec sa main sale et arrachait à chaque fois la croûte qui commençait de se former. Il roulait la matière entre ses doigts et la projetait d’une pichenette comme on ferait d’une crotte de nez. Il agissait sans doute machinalement. Tous les trois, parmi la foule habillée et parfumée des FNAC, des Gaumont et des Taverne Maître Kanter, ça faisait penser à un film de zombies.
–– On va choper mon matos oui ou merde ? dit Ombric. Chez les bougnoules, on y va ?
–– Moi je vais chez Mounir, dit Bousiais, il a de la rachacha.
–– Putain d’enculé de forain, si je le retrouve je te jure.
–– Ma caméra, fait chier, je peux pas y aller tout seul.
Ils passèrent sous un lampadaire. Dans le rond de lumière il y avait un verre retourné qui emprisonnait deux guèpes. L’une était décapitée. L’autre bougeait et vrombissait peu. Ils ne firent pas attention.
–– De la rachacha, dit Lepoult.
–– Ouais, répondit Ombric. C’est Momo qui nous a dit ça tout à l’heure. De la bonne il a dit. Il y va chez Mounir.
–– Y me dit tu cherches du travail, alors j’y dis viens me sucer mon zob ça c’est du bon boulot, y me dit comment ? Répète pédé ? J’y dit viens me sucer, t’as très bien entendu le premier coup, fils de pute, alors y me dit attends bouge pas et y vient pour m’en foutre une alors –
–– Bon après on va à l’hôtel choper mon matos, bordel.
–– En plus Momo il est pas cambrioleur ?
–– Ouais. Et alors il a voulu me mettre une patate ce gros connard de forain, de sale gitan de mon cul. Et j’ai été plus rapide. Putain je l’ai étalé dans la merde comme une merde.
–– Tu crois qu’un cadenas anti-squat il pourrait ?
–– Mais oui bordel de Dieu. De toute façon il a dit qu’il allait chez Mounir fumer un peu de rachacha.
–– Et c’est là que ces deux autres connards ont débarqué d’où je sais pas et un qui m’a démonté avec son poing américain, regarde.
Devant une vitrine Bocage il exiba la trace enflée et mauve sous l’œil, constellée de chiures noires de sang séché. Il avait la sclérotique jaunâtre et striée de rouge. Les deux autres observèrent. A l’intérieur de la boutique quelques clientes regardèrent avec effarement. Un moustique se détacha du nuage qui évoluait sous un lampadaire proche et se posa sur le front de Bousiais.
–– Y’a plus à boire ? demanda-t-il.
–– J’ai jeté la bouteille. Et alors du coup j’ai paumé ma boucle d’oreille. Tu le crois ça ? Trois enculés de forains, putains de gitans.
–– Il a une pince-monseigneur Momo ?
–– Je crois, ouais.

4

Tout ça en acier noir, l’anse en forme d’ogive longue de trente centimètres et épaisse comme un doigt, le boitier de la taille d’un paquet de cigarettes dans quoi elle s’insérait. La flamme du briquet que Bousiais utilisait pour effriter la boulette de cannabis révélait les mots Abus, Granit et Extreme écrits en blanc sur le cadenas. Momo posa son sac. La pince et les autres outils produisirent un bruit metallique qui sembla demeurer longtemps dans la rue déserte. Lepoult terminait une bouteille de rhum, Ombric buvait du Bordeaux blanc. Une demie mante religieuse gisait sous une des voitures garées le long du trottoir ; des fourmis la dépeçaient. Il était trois heures et quart du matin et l’éclairage urbain fonctionnait.
–– Alors ? demanda Ombric.
–– Avec la pince c’est baisé, répondit Momo. C’est de l’acier cémenté, c’est incassable.
–– Du quoi ? Du ciment ?
–– En plus y’a deux points d’ancrage.
–– Hein ? Ca veut dire quoi ton bordel, là ?
–– Ca veut dire qu’on a pris la pince pour rien, faut que je crochète.
–– Tu peux ?
–– On va voir. Si j’y arrive pas en une demi-heure, j’y arriverais pas, c’est foutu.
Bousiais passa le joint à Momo. Ombric soupesa le cadenas.
–– Putain de Dieu, combien ça coûte une merde pareille ?
–– Moins cher que tout le matos qu’il y a dans mon sac en tout cas.
Il donna le joint à Ombric qui enchaîna deux bouffées avec une longue gorgée de vin puis le tendit à Lepoult.
–– Tu veux que je t’éclaire ? demanda Bousiais.
–– Non.
–– T’as assez de lumière ? Mais on y voit que dalle !
–– Les yeux ça sert à rien pour une serrure. C’est ce qui se passe à l’intérieur qui compte. Le toucher, les oreilles. T’inquiète, laisse-moi bosser.
Lepoult vomit du rhum. Momo se mit au travail. Bousiais confectionna un nouveau joint.
–– J’espère que tu vas y arriver. Ma caméra, mes cassettes.
Il passa une voiture, un chien, une autre voiture. Une araignée cavala jusqu’en haut de la porte et disparut dans l’obscurité derrière.
Momo travailla la serrure par raclage et palpage pendant une quinzaine de minutes. Il essaya un crochet demi-diamant à angle large, un demi-rond, un serpent. Il se releva en sueur.
–– Putain de goupilles. J’y arrive pas, putain de forme à la con qu’elles ont, leur mère la pute. Sale pute de cadenas anti-crochetage. File, file le sac. Y’a encore du bédot ?
Il aspira une longue bouffée. Il s’essuya le front avec sa manche. Il sortit du sac un objet tubulaire gros comme une lampe de poche et terminé par une mince tige d’acier. Ca ressemblait à un outil de dentiste. C’était un pistolet vibreur. Il l’alluma. Le bruit du moteur évoqua un rasoir électrique. Il engagea la tige dans la serrure et tint l’objet d’une main. De l’autre, il insinua d’autres crochets. Il lui fallut dix minutes. Après ça ils firent la fête.

DIX-NEUVIEME EPISODE

Les Renault Master, Peugeot Boxer et Peugeot J5 de la Police Nationale et des CRS étaient arrivé à cinq heures quarante-cinq du matin. Ils s’étaient garé en partie dans la rue Adolphe Thiers et en partie dans la rue Jules Moch. Les deux rues, parallèles, étaient reliées notamment par la rue Barbieri où se trouvait le squat. Son accès était bloqué depuis l’arrivée des forces de l’ordre. A cette heure-ci le quartier était silencieux. Entre cinq heures quarante-cinq et six heures quinze, il passa deux voitures, qui ralentirent et dont les conducteurs observèrent le déploiement avec peu d’intérêt. Quelques fenêtres s’allumèrent aux immeubles. On écouta peut-être France-Inter, ou peut-être RTL, ou peut-être rien du tout. Entre un lampadaire et un panneau de signalisation, une araignée acheva de tisser sa toile. En attendant les ordres, policiers et CRS avaient discuté et bu du café gardé bien chaud dans des thermos qui circulaient de mains en mains. Quelqu’un avait apporté un petit poste et mis Rire et Chansons. Gardiens de la paix et brigadiers souriaient de satisfaction en avalant le liquide fumant. A six heures quinze le brigadier-chef reçut l’ordre. Les lampadaires venaient de s’éteindre. Le ciel devenait de moins en moins noir, de plus en plus gris, à l’est des reflets roses et oranges donnaient du relief aux nuages, mais personne ne s’en aperçut.
La porte enfoncée réveilla Farid Abdou. L’enfant sursauta dans son lit de camp. Il se dressa, une expression apeurée sur le visage, et commença de pleurer au moment où les grenades lacrymogènes éclatèrent dans le hall et réveillèrent les autres occupants du premier étage et sans doute du reste de l’hôtel aussi. Il appela sa mère. Son frère et sa sœur, qui occupaient des lits de camps accolés au sien, pleurèrent à leur tour. Khadidja Abdou eut une nausée. Depuis qu’elle était enceinte cela arrivait souvent. Les CRS furent au premier étage. Leur déplacement soulevait de la poussière et réduisait les cafards en pulpe noire. Ils matraquèrent les portes en gueulant de sortir. En bas la voix du brigadier-chef portée et amplifiée par le mégaphone donna l’ordre aux squatteurs d’évacuer les chambres et de se regrouper dans le hall sans faire d’histoire. Le gaz lacrymogène remonta l’escalier et attaqua le couloir du premier étage. Les CRS grimpèrent au deuxième. Le brigadier-chef répéta ses instructions. Khadidja Abdou vomit dans la baignoire. Son mari remplissait un sac de sport Décathlon. Ses enfants, son père, son oncle et sa tante les avaient rejoint après s’être habillés. Ils parlaient tous en même temps, vite et fort, en Arabe et en Français. Leurs yeux brillaient d’appréhension. Les CRS matraquèrent les portes du deuxième étage. Driss Elabkari surgit de sa chambre en slip. Il avait une pioche. Il avait l’air furieux. Il en donna un coup au CRS qui ouvrait la marche. La pointe de la pioche étoila le casque. Cela fit un bruit d’oiseau percutant un pare-brise. Le CRS recula et abattit sa matraque sur Elabkari, de toutes ses forces. Il cria « Putain, le pédé ! ». La matraque tapa le côté du crâne et s’écrasa sur l’épaule. Du sang gicla de la tête de l’homme et son épaule s’affaissa bizarrement. L’homme cria bref, lâcha sa pioche, tomba. Les CRS l’enjambèrent. Le brigadier-chef répéta ses instructions au mégaphone. Des bruits de toux montèrent du premier étage et du hall. Habib Yazidi, qui avait l’air triste et découragé, aida Elabkari à se relever. Les autres occupants de l’étage se dirigèrent vers l’escalier envahi de fumée. Eux aussi avaient l’air découragé. Quelques-uns semblaient en colère. Tout le monde marchait vite, certains avaient des sacs de sport, d’autres des valises, d’autres des sacs Lidl ou Ed remplis de vêtements et d’objets de première nécessité. Des phrases brèves fusaient en Arabe, sur un ton de hargne et d’indignation. Elabkari perdait beaucoup de sang. Son visage était affaissé. Yazidi et lui descendirent les marches ensemble et après les autres. Elabkari avait du mal à conserver son équilibre. Il avait les pieds nus. Il parlait mais Yazidi ne répondait pas. Le porte-voix qui répétait la même phrase, les coups de matraque tambourinés aux portes, les bousculades, les pleurs, les cris, la toux, créaient une importante confusion. Les CRS furent au troisième étage. Villagrassa et Embalo avaient déjà quitté leurs chambres. Il regardèrent avec tension les CRS approcher. Villagrassa finissait d’enfiler son pantalon et Embalo laçait ses chaussures. Les CRS les prirent et les poussèrent vers l’escalier en leur gueulant de se magner le cul et de descendre. Le Français cria ; l’Espagnol perdit une chaussure et jura en espagnol. Ils coururent en bas. Les CRS pénétrèrent ensuite dans ce qui restait des chambres. Emmanuel Ombric dormait à côté de deux bouteilles de vodka vides et d’un matelas qui puait la pisse. Il était gras et nu comme un phoque. Ils le réveillèrent à coups de pieds dans les côtes et les cuisses. Il dit quelque chose d’incompréhensible et vomit et un CRS le frappa d’estoc à la bouche avec l’extrémité de sa matraque, qui ripa sur une dent. La bouche pleine de sang et de vomi Emmanuel se hâta à quatre pattes vers le fond de la pièce, vers un carton rempli de cassettes vidéos. On l’attrapa et on le battit. Ses souillures firent des traînées sur son cou et son ventre. Il ne se défendit pas. Il cria et sanglota. On lui ordonna de s’habiller. On lui lança ses vêtements, qui étaient entassés sur le lit. Il s’habilla. Il n’essuya pas le sang ni le vomi sur son corps. Ensuite on le prit et on le jeta vers l’escalier. Il trébucha, tomba, roula jusqu’en bas, se rétablit et tituba jusqu’au rez-de-chaussée. Il s’arrêta une fois en chemin pour vomir encore. Les CRS descendaient derrière lui et vérifiaient vivement que les chambres étaient vides. Au deuxième étage il n’y avait plus personne, au premier non plus.
En bas des CRS faisaient sortir les squatteurs qui ne disaient plus rien, trop occupés à retrouver leur souffle et leur vue dans l’atmosphère saturée de poussière et de gaz CS. Dehors, la Police Nationale dirigeait vers les cars les squatteurs qui se frottaient les yeux et avalait d’importantes goulées d’air pur. Elles ne changeaient sans doute rien à la sensation d’avoir des éponges dans les poumons et de la craie dans le nez et les yeux. Les visages exprimaient surtout l’abattement ou la peur, quelquefois la colère, quelquefois la haine. Dans l’ensemble, les enfants pleuraient. Quelques-uns avaient vomi. Une mère portait son tout-petit dans ses bras, il s’accrochait à son cou en larmoyant et en bavant, la respiration sifflante et traversée de quintes rauques qui le secouaient tout entier. Elle lui parlait doucement. Quelqu’un voulut attaquer un policier qui empoignait sa femme pour la faire aller plus vite. Ils lui tombèrent dessus à trois et le cognèrent avec leurs tonfa. On lui brisa la mâchoire. Dans l’un des J5 stationnés rue Jules Moch des squatteurs injurièrent les CRS et donnèrent des coups de pieds dans les portes et essayèrent d’arracher les bancs. Le conducteur ouvrit la fenêtre grillagée qui séparait l’habitacle de l’arrière et vida entièrement une bombe de gaz CS. Cela prit une trentaine de secondes de la vider entièrement. Il observa les prisonniers cesser de crier et tousser et chercher de l’air et pleurer et insulter en Arabe et en Français. Un enfant eut une sorte de crise de nerfs. Le conducteur referma la séparation et augmenta le son de la radio portative qu’il avait posée contre le pare-brise. Laurent Gerra imitait Jacques Chirac, c’était vachement réaliste. Il claqua du plat de la main une punaise rouge qui grimpait le long du pare-brise.
Emmanuel Ombric quitta le commissariat vers midi. Là où la matraque l’avait touché, sa bouche était enflée et du sang séché lui noircissait les lèvres et les dents. Il avait aussi une ecchymose qui lui prenait toute la tempe droite et descendait vers la joue. L’œil droit était à moitié fermé. Il marchait lentement. Son ventre l’obligeait à se dandiner. Le soleil cognait dur. Sa sueur suintait comme de la graisse et imbibait son pull et son pantalon. Une odeur de pourriture remontait de ses baskets, qu’il portait pieds nus et n’enlevait jamais. Il empestait le vomi et la pisse, et c’était encore pire à cause de la chaleur. Il semblait hébété. Il traversa le parking des visiteurs, puis s’engagea sur le trottoir large et propre et enfin franchit les lignes du tramway semées de gazon bien taillé. Sur l’ilot qui séparait les rails du boulevard il attendit que le feu passe au rouge. Sa respiration était hachée. Beaucoup de voitures circulaient et toutes dépassaient la vitesse autorisée. Le feu passa au rouge et le signal pour les piétons passa au vert. Il traversa les quatre voies. Il soufflait. Il entra dans un jardin public bien entretenu et s’affala sur un banc face au bâtiment qu’il venait de quitter. L’inscription POLICE NATIONALE, en lettres bleues sur fond blanc, était d’une telle taille qu’il pouvait la lire sans peine de là où il se trouvait. Il s’endormit. Son corps glissa sans heurt en position allongée. Sa respiration oscilla entre le sifflement et le ronflement. Le soleil lui tapait en plein. Cela ne le réveilla pas. Son visage devint couleur brique et se trempa de sueur. Sa sueur puait l’alcool et la crasse. Elle s’écoulait en gouttes.
Vers treize heures la circulation diminua. Elle augmenta vers quatorze heures. A quatorze heures quarante-cinq il y eut un accident sans gravité. A partir de quinze heures il y eut moins de voitures ; il y en eut davantage à partir de seize heures trente et leur nombre ne cessa de s’élever, en même temps que la température ; entre dix-huit heures et dix neuf heures trente les voitures formèrent une ligne ininterrompue sur chacune des quatre voies, avançant au ralenti. On klaxonna et on cria des injures mais les moteurs faisaient plus de bruit que les conducteurs. Les gens étaient excédés de fatigue, de frustration et de chaleur.
Ombric se réveilla à ce moment-là. Le soleil avait bougé dans le ciel mais lui cuisait toujours autant la figure. Sur le banc, là où sa tête avait reposé, il y avait une trace humide. Il se leva et traversa le jardin public, s’éloignant du commissariat et du boulevard, chassant des mouches de sa main. Il n’avait passé que trois nuits dans le squat. Avant cela il avait vécu cinq semaines à l’hôtel. L’argent qui lui avait servi à payer sa chambre et sa nourriture provenait de la vente de sa voiture. Avant de vendre sa voiture il avait vécu dedans quelques temps, peut-être deux mois, peut-être trois ; antérieurement il avait habité une maison, qu’il louait.
Paul Bousiais entra dans le square et le reconnut. Bousiais était âgé de quarante-trois ans. Il était grand et costaud. Il était vêtu d’un pull bleu marine avec sur la poitrine le symbole Adidas rayé horizontalement de toutes les couleurs, un pantalon de toile à motif de camouflage gris et blanc, des rangers. Il portait un sachet en plastique blanc contenant trois boites de Navigator de un litre chacune qui se heurtaient en produisant un bruit étouffé et mat et en tenait une quatrième à la main. Il buvait à longues gorgées. Il s’assit sur le banc à côté d’Ombric. A leurs pieds, une colonne de fourmis charriait des miettes de pain.
–– Tu viens d’en face ?
–– Tiens, passe-moi une bière, tu veux ?
–– T’as une clope ?
Ombric se pencha pour prendre une boite. Elle était encore froide et couverte de condensation. Il l’ouvrit.
–– Tu viens de les acheter ou quoi ?
Il sortit un paquet d’Interval qu’il tendit à Bousiais, qui se roula une cigarette.
–– Ils ont vidé un squat.
–– T’habitais dedans ?
–– Un sale truc d’Arabe. Mais c’est pour mes affaires que ça fait chier. Y’avait mon caméscope et toutes mes cassettes. J’ai pas eu le temps de les prendre.
Ombric lampa une longue gorgée de bière, peut-être trente centilitres d’un coup. Ses yeux larmoyèrent un instant. Il reprit son souffle. Bousiais lui rendit son tabac ; il se roula une cigarette.
–– J’ai plus rien, plus rien du tout.
Le silence dura.
–– Et ta caméra ? Et tes cassettes ? Tu vas faire quoi ?
–– De toute façon j’ai plus rien maintenant. Qu’est-ce que tu veux que je fasse d’autre ?
–– C’est des enculés de vider les squats comme ça. Enfin là ça va que c’est l’été, quoi. Tu sais quoi ? Mon beau-frère, il en peut plus de ma tronche. Il veut me foutre dehors.
–– Tu devais pas bosser sur un chantier toi ?
–– Ils ont pas voulu finalement. Tu sais ce que j’aimerais faire ?
Encore un silence.
–– Les plages. T’achètes un détecteur de métaux et tu fais les plages. T’imagines toutes les pièces que tu trouves ? Et pas que les pièces, attends. Les bijoux, les montres, toutes les merdes que les gens paument à la plage. C’est ça ce que j’aimerais faire, moi. Je suis sûr qu’on peut se faire cent ou deux cent euros par jour, facile.
–– Il faut que je les récupère, quand même, putain. Bordel, merde.

DIX-HUITIEME EPISODE

6

J'avais réussi à emporter avec moi deux sacs, un qui contenait vingt kilos de boites de conserves, l'autre trente litres d'eau. De quoi tenir trois semaines. Les dockers qui m'avaient aidé à embarquer à bord du Pharaon Noir m'avaient coûté mes derniers sous. Me tuyauter, charger mon matériel avant que je prenne place à bord, fermer leur gueule. En me serrant la ceinture les sacs pourraient durer un mois, mais à cause de la chaleur rationner l’eau serait difficile.
J’étais dans un réduit de six mètres carrés. Deux parois occupées par des placards fermés à clés, une par la porte, la dernière était nue et il en émanait une chaleur intenable. Il y avait de petites araignées rouges et translucides un peu partout, je ne comprenais pas d’où elles venaient ni de quoi elles se nourrissaient, mais pas une seule ne s’approchait de cette paroi. Pas de fenêtre ni d’éclairage électrique. C’était un local technique qui ne servait à l’équipage qu’en cas de grave pépin mécanique, c’est en tout cas ce qu’affirmaient les dockers. A cause de cette foutue paroi brûlante, Dieu sait ce qui se trouvait derrière, la température atteignait jour et nuit les trente-cinq. J’ai passé quelques nuits à étouffer dans le noir, et puis je me suis habitué. Au début je pensais qu’un peu de lumière filtrerait sous la porte, mais quelle lumière ? Il n’y avait aucune source, nulle part. L’éclairage du navire était réduit au minimum. La lune insuffisante. Il n’y avait rien que le noir et la chaleur. Le noir et la chaleur qui m’étouffaient, et si ça ne suffisait pas, la conscience que j’étais entouré d’un million de cadavres dévorés par les vers, pourrissants.
Je me souviens des premières heures passées dans mon cagibi, à écouter circuler les marins et les dockers, la fièvre communicative qu’ils éprouvaient tous à l’approche de l’embarquement, qui m’excitait malgré moi. En sueur, la respiration courte, je les écoutais s’interpeler en Arabe et passer d’un pas lourd devant ma porte, porter des choses, en poser. Je n’avais pas peur, on aurait pu me trouver, me tuer et me jeter à la mer, je n’avais pas peur. Je ne sais pas pourquoi j’avais repris courage alors que le matin j’étais terrifié, de toute façon il n’a pas duré longtemps. La nuit est tombée. Le noir total a remplacé la profonde pénombre où je me trouvais et ça serait mon rythme pour les semaines à venir. L’obscurité, le noir, les piqûres d’araignées.
Au moment où l’allumage des moteurs a fait vibrer tout le bateau et augmenté encore la température de cette saloperie de paroi, je ne pouvais même pas y poser la main, la peur m’a saisi à nouveau – et ne m’a pas lâché durant tout le voyage. Pourtant j’avais été flic. J’avais connu des situations dangereuses et déjà failli mourir, j’avais été en prison, on peut dire que j’avais tout connu en matière de merdier, mais aucun ne m’avait préparé à celui-ci, à cette boite obscure aussi brûlante qu’un four, entourée d’un million de cadavres enfermés dans leurs propres boites, à peine plus petites que la mienne. Le bateau s’est ébranlé, a quitté le port. J’ai eu une nausée. Elle a passé. Je ne voyais rien, de vagues contours. Mes yeux absorbaient chaque parcelle de lumière pour identifier des formes dans le noir épais qui m’entourait. J’entendais vrombir les moteurs, j’en percevais la puissance, je sentais le bateau bouger et sa masse se mouvoir avec une lenteur inexorable. Je pensais à la mort, aux morts qui faisaient le voyage avec moi, à moi bientôt mort. J’avais peur et ma peur ne venait pas de là mais de plus loin, plus profond, d’un endroit que je ne connaissais pas, que j’aurais tout le temps d’explorer.
La première nuit je n’ai pas dormi une seule minute, j’étais terrifié et la seule chose à quoi je pensais était que je venais d’embarquer clandestinement pour une destination inconnue avec pour seule compagnie un million de cadavres et un équipage sans doute inhumain, et puis la première nuit a passé. Je n’ai ni bu ni mangé. Les dockers avaient raison, personne n’est entré, personne ne m’a surpris, je n’ai été ni abattu ni balancé à la flotte. Après la fébrilité du départ tout était calme. Je n’entendais plus que le moteur, quelquefois la mer, mais la plupart du temps les bruits mécaniques m’empêchaient de l’entendre, ce n’est que lorsqu’il y avait des accalmies dans le grondement des machines que le bruit profond de l’océan prenait le dessus. Quelquefois j’entendais une mouette. Quelquefois un cafard se glissait sous la porte. Je l’écrasais sans plaisir. Quelquefois je trouvais des vers dans mes boites de conserve.
Aucun marin ne passait la nuit. Très peu durant la journée. Je suis resté terré comme un rat tout le temps qu’a duré le voyage, il a duré quinze jours.
Dès le premier matin j’ai mis en place la routine qui serait la mienne durant tout le voyage. J’ai mangé, j’ai bu de l’eau, je me suis efforcé d’être silencieux et de ne pas penser au million de mort qui allourdissait le navire, à leur poids, à la solution simple que constituait mon arme. Pour m’occuper l’esprit je pensais à Myriam, à ce que j’allais lui dire, j’imaginais toute la scène de nos retrouvailles, la dispute, mes suppliques, ses réponses. Allions-nous nous battre ? Me tomberait-elle dans les bras ? La violerai-je pour qu’elle se rende enfin à l’évidence ? Et mes filles. J’échaffaudais toutes sortes de versions, toutes sortes d’histoires, je ne faisais que ça et me masturbais tout le temps, six, sept fois par jour. Je vivais dans ma tête, dans une succession de retrouvailles avec Myriam, dans des dizaines de variantes de la même situation, et ça finissait toujours par mes doigts qui empoignaient ma queue.
Très vite s’est posé le problème des déchets, à quoi je n’avais pas pensé. La pisse, la merde, les boites de conserves vides et les relicats de nourriture qui dans une chaleur pareille elle ne mettraient pas une demi-journée à pourrir. Je n’y avais pas du tout pensé, pourtant j’avais fait des nuits entière de planque dans des endroits improbables, j’avais été en prison, je n’ignorais pas que ce problème était crucial. Je n’y avais pas pensé. Le problème de la merde s’est posé le lendemain du départ, alors que j’avais tenté de tenir le plus longtemps possible et que j’avais tenu jusqu’à la nuit. Mon ventre me faisait mal. Je me suis accroupi au-dessus d’une boite de conserve et me suis vidé les intestins. Je faisais attention à ne pas en mettre à côté. J’espérais que ça ne déborderait pas. Je n’y pouvais pas grand chose. L’attente et le stress avaient transformé ma merde en semi-diarrhée. L’odeur était acide et envahissante. J’ai réussi à ne pas en mettre à côté. Je me suis essuyé avec des mouchoirs que j’ai roulé en boule et enfoncé dans la boite presque pleine de merde. Je ne pouvais pas garder ça. L’odeur remplissait déjà toute la pièce. Il ne faudrait pas longtemps avant que quelqu’un la perçoive de l’extérieur.
Je n’étais pas loin du bastingage. J’ai ouvert la porte un millimètre après l’autre, prêt à la refermer à la moindre alerte, ma boite remplie de chiasse à la main, le coeur martelant ma poitrine. L’air du large et la lumière de la lune m’ont fait du bien, m’ont donné un peu de courage. Je suis sorti pieds nus, il faisait froid, j’ai balancé la boite par-dessus bord sans me faire voir. J’ai perdu quelques secondes à considérer l’eau noire, l’océan de toute part, la lune, le ciel, l’immensité du bateau. J’ai éprouvé une violente sensation d’isolement qui m’a coupé les jambes et donné le frisson. De retour à ma cabine j’ai pleuré, j’ai pensé à Myriam. Je me suis masturbé encore. L’odeur de ma merde a persisté et puis s’est effacée, ou alors je m’y suis habitué, comme j’allais m’habituer à l’odeur aigre de ma sueur et de mon corps pas lavé. Plus tard j’ai eu envie de pisser. Pour la pisse j’ai utilisé des bouteilles vides dont je découpais le goulot. J’ai vite pris l’habitude de chier et pisser la nuit, de me reposer pendant la journée pour fuir la chaleur. Je dormais avec mon flingue. Je ne voulais pas être pris vivant. Je ne voulais pas finir remplacé par un robot. Je me disais qu’en me tirant une balle dans la bouche, en détruisant mon cerveau, ils ne pourraient rien faire de moi.
Au bout de quinze jours nous sommes arrivés. Je ne sais pas pourquoi je poursuivais cette enquête. Je ne comprenais pas ce qui me poussait à vouloir élucider ce merdier, ce cauchemar. Ca m’échappait. C’était plus fort que moi, comme si je n’avais pas le choix. C’était comme une quête et une partie de moi avait admis qu’au bout de cette quête, qu’au-delà de la vérité se tiendrait Myriam. Je me prenais pour Ulysse et la prenais pour Pénélope, c’était idiot et maintenant je le sais, mais tandis que je me trouvais dans ce cagibi surchauffé ça me semblait évident, et cette évidence a persisté quand après avoir débarqué j’ai poursuivi mon enquête dans ce monde de cauchemar. Maintenant je vois bien à quel point tout ceci était morbide, déplacé, absurde et je comprends que j’aurais du me supprimer depuis longtemps déjà.

CINQUIEME PARTIE

1

En emboutissant la serrure après un mouvement de balancier, la tête en acier du bélier bâti comme un rail et propulsé par un CRS fit un bruit de marteau qui percute une enclume et la porte craqua comme un arbre abattu, vola en arrière, claqua contre un mur. Elle ouvrit sur un hall réduit à l’état de carcasse. Tout était noir. Au fond, à neuf ou dix mètres de l’entrée, un escalier émergeait du noir et faisait face à la rue. L'homme en tenue de combat s’écarta et posèrent le bélier ; d’autres prirent place et s’agenouillèrent, lance-grenades à l’épaule. Aux ordres ils tirèrent. Les projectiles partirent en cloche et s’abattirent au pied de l’escalier. Les grenades éclatèrent. Il y eut un bruit mat et bref. En plusieurs foyers une brume blanche gicla dans l’obscurité et se répandit vite, effrayant des blattes qui se mirent à courir en tout sens. Quinze CRS, combinaison pare-balles, bouclier souple et transparent, longue matraque noire, masque à oxygène, intensificateur de lumière, visière baissée, envahirent le squat. Leurs semelles écrasèrent les insectes en panique.
C’était un hôtel désaffecté depuis la fin des années quatre-vingt. Les fenêtres étaient murées depuis huit ans et depuis huit ans la lumière du jour n’avait pas pénétré. Il y avait une cave où personne n’allait plus après qu’une partie du plafond était tombée. Dans le hall, débris de meubles, gravats provenant d’un comptoir en ciment et vestiges de cloisons abattues étaient entassés sur les côtés. Des planches étayaient l’ensemble et dégageaient un chemin. Chaque étage comptait six chambres : deux doubles plus salle de bain, deux doubles plus douche, deux simples plus douche. Un étage sur trois avait l’eau courante, deux sur trois l’électricité. Là où l’eau n’arrivait plus, des plaques de plâtras, des débris de béton, des planches, des vieux vêtements, des livres collés et moisis remplissaient les WC, les douches et les baignoires, tout ça figé dans la même teinte gris fer. Souvent de la vermine en sortait, qu’il fallait écraser. Partout des caillasses ou des morceaux de bois encombraient le sol de ciment abîmé ; le plâtre et la peinture s’écaillaient au plafond et couvraient tout d’un tapis de miettes. Le mortier effrité déposait une suie grise sur les choses et dans les poumons.
La famille Abdou occupait les six chambres situées au premier étage du squat. Ils étaient douze. Ils venaient de Tunisie. Ils séjournaient illégalement en France. Les femmes et les jeunes enfants mendiaient aux arrêts de bus, les enfants plus âgés dealaient ou volaient à la tire, les hommes trafiquaient des accessoires de voiture. Dans leur pays ils avaient été menuisier, garagiste, pompier, boucher, vendeur de chaussures. L’une des salles de bain servait au stockage des autoradios, un des WC à planquer la drogue.
Au deuxième étage les familles Charkaoui et Zibi se partageaient les chambres doubles. Les Charkaoui étaient huit. Les Zibi étaient trois. Ils venaient d’Algérie. Ils séjournaient illégalement en France. Ceux qui avaient plus de treize ans travaillaient au noir dans un atelier de tissage de tapis, les autres trainaient. Dans leur pays ils avaient été restaurateur, gérant de vidéoclub, infirmier psychiatrique. Habib Yazidi occupait une chambre simple. Il avait cinquante-trois ans. Il était réfugié d’Afghanistan. Il avait été employé de banque. Son titre de séjour avait expiré. Driss Elabkari occupait l’autre chambre simple. Il avait dix-neuf ans. Il était Algérien. Il avait été garçon de ferme. Un tribunal avait ordonné qu’il soit reconduit à la frontière. Il faisait aussi l’objet d’un mandat d’arrêt pour vol avec violence. Il avait tapé un chauffeur-livreur à coups de barre de fer et pris son camion pour aller à la mer.
Le troisième étage était le plus en ruines. Tous les murs étaient écroulés et en trois endroits charpente et toiture s’étaient effondrées. Pour boucher les trous on avait tendu des couvertures qu’on avait fixées avec du ruban adhésif marron, mais il fallait les remplacer chaque fois qu’il pleuvait trop. L’hiver dernier tout avait moisi. Le plâtre s’était dissous en plaques visqueuses, révélant des colonies d’insectes. L’odeur s’était incrustée. Ici elle était plus forte que le renfermé, la merde et la pisse qui imprégnaient le reste du bâtiment. Il n’y avait que trois occupants. Jose Embalo, seize ans, Espagnol, fugueur ; Cyril Villagrassa, vingt-trois ans, Français, RMIste, recherché par la police pour avoir participé à des cambriolages ; Emmanuel Ombric, quarante ans, Français, alcoolique, clochard.

DIX-SEPTIEME EPISODE

Vers 21 heures 30 le chauffeur est remonté dans son camion. Il y avait une couronne de mégots à ses pieds. Les quatre costauds sont retournés dans leur box, ont refermé, le camion a foutu le camp. D’après mes calculs la moitié des boites avait été remplie. J’avais dans l’idée que quelqu’un débarquerait bientôt pour la suite des opérations. Il fallait bien faire quelque chose de toutes ces boites, pleines ou vides, et de toute façon j’en avais marre de la filature.
J’ai pris une chambre. J’y dormais quelques heures dans la journée, je me lavais, je mangeais, je passais mes nuits dans la voiture à attendre. Il y avait beaucoup d’activité et de passage, personne ne calculait ma présence. Il y avait aussi de plus en plus de moustiques, j’étais couvert de boutons. Toute cette histoire tournait dans ma tête mais je ne m’étonnais plus de rien, je tenais la terreur à l’écart en me focalisant sur ce que j’avais à faire. Les types sans visage, le transport et stockage de cadavres, les mannequins en métal qui répliquent les humains, les chauffeurs à la force surhumaine, les mecs qui vivent dans des boxes sans manger ni boire ni sortir, ça me faisait plus ni chaud ni froid, on s’habitue à tout ou alors mes nerfs avaient lâché. Je parlais à personne d’autre que moi, j’avais aucun moyen de savoir si je devenais dingue ou blindé ou les deux. Je pensais de plus en plus à Myriam. Je lui expliquais dans ma tête.
La troisième nuit il y a eu une nouvelle livraison. Toutes les boites ont été remplies. J’ai décidé de rester encore, je voulais savoir ce qui allait se passer ensuite. J’ai mis au propre mes notes. J’ai téléphoné à Owzarek pour lui faire un rapport et lui demander du fric. Ca m’a fait drôle de discuter avec un être humain après ces jours et ces nuits seul dans le merdier. Il était horrifié et avait du mal à croire à mes salades. J’étais pareil que lui.
Après une semaine de planque un semi-remorque Mercedes Zetro s’est pointé. C’était le 6 mars à 23h30. Il transportait trois conteneurs EVP, des trucs de six mètres de long. Le chauffeur et les quatre types en ont ouvert un et l’ont rempli de boites. Il y en avait 150. Ca leur a pris quatre heures. A la fin le box était vide et le conteneur était plein.
Je l’ai suivi pendant 24 heures. Il y a eu deux autres arrêts, un vers Nice et l’autre à Pérouse, Italie. Les trois conteneurs étaient plein, 450 macchabées que transportaient ce foutu camion. 24 heures sans manger ni dormir, aucune pause. Je profitais des chargements pour me ravitailler en bouffe et alcool fort. Une fois les EVP remplis on a filé à travers l’Italie en direction du sud. Une heure avant l’aube nous étions à Naples. Le voyage s’est terminé dans le labyrinthe du port. Les énormes treuils des dockers ont fait passer les EVP du camion à un porte-conteneur, c’est à dire un genre de cargo de cent mètres de long qui pouvait en transporter une centaine. De nouveau j’ai partagé mon temps entre l’hôtel et ma voiture. Elle s’est remplie de bouteilles vides, d’emballages de sandwiches, de mouches à viande, omniprésentes ici, que je tuais au fur et à mesure. Tous les jours des semis arrivaient et débarquaient leurs EVP dans le navire que je surveillais. J’étais paumé au milieu de kilomètres d’autres cargo de toutes tailles, de murs de conteneurs, de milliers de hangars grands comme des gymnases. J’étais invisible dans la foule des dockers, des vagabonds, des trafiquants, des flics, des hommes d’affaire, des chiens errants, des rats, des mouettes, des milliers de cafards, mouches, guèpes. J’évoluais parmi les cris de cinquante langues, les odeurs de viandes, de légumes, de poissons, de produits chimiques. Toute la marchandise du monde passait par ici, tout le trafic légal et illégal. Le port était grand comme une ville et fonctionnait à blinde 24 heures sur 24. J’étais couvert de piqures de moustiques. Je ne pigeais pas pourquoi il y en avait autant alors qu’il faisait toujours aussi froid.
13000 cadavres. C’était ce que ce bateau contiendrait une fois que les camions auraient terminé de le charger. 13000 petites boites, les petites boites dans des grosses boites, les grosses boites empilées dans la cale à ciel ouvert et formant un rectangle géant de 25 mètres de haut. 13000 cadavres venus de partout, attendant de prendre la mer, et dans la nature 13000 simulacres d’humains qui agissaient, pensaient, respiraient, parlaient et tout le monde n’y voyant que du feu. Deux fois la population de Marseillan-plage, le bled où j’avais commencé mon enquête. J’essayais de chasser de ma tête cette question : depuis quand dure ce merdier, mais je n’y arrivais pas, elle tournait sans arrêt et sans jamais vouloir foutre le camp. Je devenais marteau. Je me bourrais la gueule tous les soirs. Je faisais des cauchemars. J’appelais Myriam dans ma tête. J’avais des vertiges. Je regardais cavaler les blattes dans les toilettes, me demandant si elles existaient pour de bon, et c’était le cas, et tout le reste aussi. J’hésitais à me supprimer. J’ai joué deux ou trois fois à la roulette russe.
Je posais des questions, je me renseignais, je graissais des pattes. Ca n’a pas été très compliqué d’apprendre que le bateau que je surveillais faisait tous les mois l’aller-retour vers Alexandrie et que là-bas un autre porte-conteneur, le Pharaon Noir, un gros celui-là, plus de 8000 EVP de capacité, récupérait toute la cargaison et partait régulièrement livrer tout ça Dieu savait où. Le prochain départ du Pharaon Noir aurait lieu le premier août, ça me laissait pas mal de temps. J’ai pris deux semaines pour me retaper, réfléchir, me ressaisir, relire mes notes. Ensuite j’ai enquêté, collecté tous les faits, tout additionné. C’était encore plus délirant que ce que j’imaginais. C’était l’holocauste, même pas dissimulé. Tous les chiffres, toutes les informations, je n’ai eu aucun mal à les découvrir. Ils ne prenaient aucune précautions. Il étaient certains que personne n’enquêterait jamais.
4
Les informations qui suivent sont une synthèse de deux sources : d’une part l’enquête que j’ai réalisée entre mars et août 2010, d’autre part des documents que j’ai découverts en poursuivant mes investigations après avoir voyagé à bord du Pharaon Noir.
Quant à l’enquête elle-même, elle était terminée : la cause de la présence de tous ces cadavres sur la plage de Marseillan, cette nuit-là, était évidente. Pour une raison quelconque un cargo qui faisait la route de son port d’attache vers Alexandrie a eu une avarie, s’est abîmé, une partie de sa cargaison s’est échouée.
8 ZONES
Europe du nord ; Europe du sud ; Amérique du nord ; Amérique du sud ; Asie du nord ; Asie du sud et Océanie ; Afrique de l’est ; Afrique de l’ouest.
CHIFFRES Pour chaque zone
- 8 petits camions de transport d’une contenance de 80 corps environ. Les camions n’ont pas de port d’attache spécifique. Ils stationnent sur les aires d’autoroute ou les parkings de supermarché.
- 31 boxes de stockage d’une capacité de 150 corps chacun, stockés dans des cercueils.
- 13 semi-remorques d’une contenance de 450 cercueils chacun, stockés dans des EVP.
- 2 ports
- A chaque port 1 cargo d’une contenance de 10000 cercueils.
LES VICTIMES
Elles sont tuées au moyen de couteaux d’obsdienne par des créatures que les chauffeurs des camions appellent Chevaliers Noirs. Les Chevaliers Noirs tuent chaque nuit entre 600 et 700 personnes par zone, soit un total de 4800 à 5600 dans le monde.
LES CAMIONS
Les camions sont remplis de robots à forme humaine.
Les chauffeurs font la tournée et échangent au fur et à mesure les robots contre les cadavres.
Chaque camion met une vingtaine d’heures à effectuer sa tournée.
Chaque zone compte 200 à 250 endroits, chaque camion doit donc visiter 25 à 30 lieux.
Les Chevaliers Noirs transforment magiquement les robots pour qu’ils remplacent les corps.
Les robots sont lâchés dans le monde et imitent de façon parfaite leurs modèles.
LE STOCKAGE ET LE REMORQUAGE
Les camions transportent les corps vers les boxes.
Les boxes sont remplis de boites vides et prêtes à accueillir les corps.
Des agents de manutention qui vivent dans les boxes remplissent et rangent les boites.
Il faut 7 nuits pour remplir la totalité des boxes d’une zone.
Une fois par semaine les semi-remorques quittent leur hangar (situé, pour chaque zone, à un point intermédiaire des deux ports et à peu près au centre du nuage de boxes) et entament leur collecte, qui dure 24 heures.
Ils ramènent chaque semaine 2500 corps à chaque cargo, qui mettent donc 4 semaines à être remplis.
ALEXANDRIE
Chaque mois les 16 cargos vont à Alexandrie et déchargent dans les cales du Pharaon Noir 1600 EVP soit 160000 cercueils. Quand le P.N. est en mer les EVP sont stockés dans des hangars en attendant son retour au port.
Au bout de 6 mois le P.N. atteint sa capacité maximale de 9600 EVP, ce qui correspond à 960000 cercueils, ce qui donne un rendement d’environ 2 millions de morts par an, remplacés par des simulacres.
Mouvements du P.N. :
1er février : départ d’Alexandrie, cales pleines.
28 juillet : retour à Alexandrie, cales vides.
1er août : départ d’Alexandrie, cales pleines.
28 janvier : retour à Alexandrie, cales vides.
Destination inconnue.
5
Fin juin, alors que je venais d’arriver en Egypte, la grand-mère d’Owzarek m’a téléphoné pour m’apprendre qu’il était mort. Sur la dernière facture qu’il avait reçue c'était mon numéro qui apparaissait le plus souvent et elle en avait conclu que j'étais un ami proche. Je l'ai pas contredite, elle avait peut-être raison, j'en savais rien. Elle a voulu me raconter l'histoire. Je l'ai écoutée.
Il avait arrêté les médicaments depuis quelques semaines. Il disait que ça le rendait pas bien, qu’il dormait trop, ne pouvait pas se réveiller le matin. Il disait qu’il était tout le temps crévé et qu'à cause de ça il avait perdu son boulot à la Brioche dorée. Moi je savais même pas qu'il travaillait. Ca, c'était ce qu’il expliquait à tout le monde mais la grand-mère avait une autre version. Elle parlait avec colère, comme si j'y étais pour quelque chose, comme si me gueuler dessus compensait sa douleur de pas l’avoir empêché de mourir. Selon la vieille les médicaments ne l’ont jamais fatigué ni abruti. Il voulait juste picoler sans subir les effets secondaires du mélange, c’est à dire vomissements, diarrhées, vertiges, malaises et j'en passe. Il était redevenu alcoolique et avait donc cessé de se soigner. Et c’est pour ça qu'il avait perdu son boulot et à cause de ça qu'il était mort. A force de débarquer en retard et avec la gueule de bois, ou même carrément bourré, ils l’ont foutu dehors. Après ça il a bu de plus en plus et ça a tourné comme à chaque fois : il a eu une crise de folie. Un de ses fameux accès de violence. Dans un bar il a dérouillé deux types, une femme enceinte, pété le nez et la mâchoire d’un des flics venus l’arrêter. Au commissariat ils l’ont pas raté. Trauma crânien, fracture de la pommette gauche, cinq dents en moins, d’après la grand-mère un coup pareil ne lui était encore jamais arrivé. Elle pleurait en racontant ça. Elle se souvenait de lui au procès, la tête qu’il avait, son regard triste. La femme avait perdu le bébé, un des deux types boiterait toute sa vie, le flic à la mâchoire pétée était encore à l’hôpital. Ses collègues avaient la haine. Owzarek a été déclaré irresponsable, direction l’hôpital psychiatrique. Il est y est entré le 21, s’est pendu le 24. Ses parents se sont occupés des formalités. Le choc les a séchés. Comme la grand-mère tenait un peu mieux le coup, c’est elle qui m’a appelé. Il serait incinéré le 28 juin. C’est ce qu’il voulait. Il avait laissé une lettre. Elle me l’a récitée. Elle la connaissait par coeur, ça m’étonnait pas, moi, la lettre de Lydia je m’en souvenais parfaitement et ça ferait bientôt sept ans. Les derniers mots d’Owzarek étaient : « Et pour être sûr qu’il ne reste aucune trace de moi, de ma vie merdique, de toutes les saloperies que j’ai pu commettre, je veux qu’on me brûle et qu’on disperse mes cendres. Je m’en fous où. Je veux juste qu’il reste rien de moi. Ni corps, ni urne, ni rien. »
–– Alors voilà, elle a conclu. Je pense qu’il aurait souhaité vous voir à l’incinération et puis à la dispersion.
Je lui ai expliqué que j’étais pas en France. Elle a paru déçu, s’est mise à pleurer d’un coup, à ouvrir les vannes. J’ai écouté les pleurs déformés par la distance pendant une bonne minute sans rien dire et puis j’ai raccroché. Ca m’a sonné, d’entendre pleurer cette vieille dont je ne connaissais pas le visage. J’ai coupé mon téléphone, je voulais pas qu’elle rappelle, je voulais plus l’entendre. J’ai observé les mouches tourner dans tout ses sens et puis je suis allé à la fenêtre. Ma chambre était au deuxième étage et donnait sur une rue commerçante. C’était l’après-midi. Malgré le cagnard il y avait beaucoup d’animation et de brouhaha. Les passants, touristes et Arabes, soulevaient la poussière jaune jusqu’au premier étage. Le soleil cuisait tout le monde, les ombres étaient courtes et noires. Je me suis demandé ce que je foutais là. Je me suis senti seul et loin de tout, j’ai eu envie de sauter. Je me suis aggripé au garde-corps et j’ai attendu que ça passe. Après que ça a passé j’ai eu soif. Je suis sorti. Je suis allé boire, j’ai bu jusqu’au coucher du soleil. Ma présence ici n’avait plus de sens. Elle n’en avait jamais eu beaucoup mais le dernier prétexte venait de disparaître. Et moi ? C’est pas l’envie de faire pareil qui me manquait. 
J’ai acheté des brochettes et un litre de rhum et je suis retourné à l’hôtel, suivi par des guèpes qui en avaient après ma viande. Je me suis senti triste pour Owzarek, pour ce pauvre con, triste pour moi aussi. Si je me pendais dans ma chambre, si je me tirais une balle dans la tête, qui s’en soucierait ? Qui appliquerait mes dernières volontés ? Je ne connaissais plus personne. Je n’avais pas de dernière volonté de toute façon. J’ai bu allongé sur mon lit. Je regardais le plafond, j’essayais de chasser les idées noires. Je m’enfonçais dans le matelas, le sommier grinçait dès que je bougeais. J’ai regardé le reste de la chambre. La décoration, la couleur des murs. Ca ne ressemblait pas à la France. Je lampais le rhum, tranquillement. Je transpirais à grosses gouttes, comme si l’alcool ne faisait que passer. Ma sueur attirait les moucherons, ils venaient me butiner, j’avais la flemme de les chasser. J’avais juste un slip. J’ai pensé à Myriam, j’ai eu la trique, je me suis masturbé, ça m’arrivait souvent ces derniers temps. J’ai liquidé le rhum et me suis endormi. Le bruit m’a réveillé. J’avais toujours aussi chaud et mal au crâne en prime. J’ai ouvert la fenêtre et regardé le spectacle. Je n’étais pas le seul, il y avait aussi d’autres clients de l’hôtel et des habitants de l’immeuble en face. En bas une demi-douzaine de jeunes de fritaient au couteau et s’insultaient en Arabe. Quand ils ont entendu les sirènes des flics les jeunes ont foutu le camp. Tout le monde a fermé les fenêtres. J’ai fait pareil. Je suis retourné au lit. Les questions sans réponse ne me quittaient pas. J’ai entendu un moustique. J’ai pensé à Myriam.